Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 62 – En phase

Récit autobiographique dense et sensible sur la vie avec la dysarthrie/aphasie après un AVC, et tout ce qu’il faut reconstruire autour d’elle. Résumé global, avec fil émotionnel et grandes étapes.

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Sujet et intention

L’auteur, a fait un accident vasculaire cérébral à 45 ans, sans antécédent, qui a entraîné des séquelles et une dysarthrie sévère, créant une « barrière » entre lui et le monde alors que ses pensées restent claires. En prenant l’écriture pour témoigner de ce vécu intérieur, de ses sentiments, de son cheminement et de la manière dont il tente de rester en lien malgré un déficit de langage. Ce récit n’est pas chronologique : il cherche un sens, dans un mouvement permanent, en revisitant les événements et les émotions qui ont façonné sa vie après l’AVC.

De la vie « d’avant » au basculement

Pour chaque victime de ce genre de « complications », il y a une vie d’avant avec une maison familiale, des projets de vie construit avec l’entourage, où la famille a beaucoup investi affectivement et physiquement. Après l’AVC, des maisons pleines d’escaliers deviennent des espaces à la fois familier et dangereux, difficiles à adapter à son fauteuil, et le retour à domicile se marque par la peur, la perte de repères et une solitude brutale après l’ambiance très encadrée de l’hôpital. Des années plus tard, une ischémie peut, encore, mener au bord de l’amputation et à un nouveau séjour loin de eux, renforçant le sentiment d’isolement et obligeant finalement des familles à renoncer à une maison rêvée pour s’installer dans une autre, plus compatible l’handicap et des transports adaptés.

La dysarthrie/L’aphasie, l’écriture et la quête de sens

Après l’AVC, la victime traverse une longue phase de choc, de confusion et de quasi-immobilité intérieure et extérieure : sans lunettes, sans explication claire sur l’aphasie, elle se sent déshumanisée, traitée comme un « objet » de soins, réduite à un demi-corps vivant dans un lit. L’écrit devient alors une forme d’exutoire à une «nuit », après des débuts à l’hôpital et sert d’espace de liberté et de moyen de faire comprendre à ses proches et aux soignants ce que les victimes vivent alors qu’elles ne peuvent pas parler. Les textes peuvent être retravaillés en plusieurs versions pour garder les mots des victimes tout en les rendant plus lisibles, et leur diffusion sur Internet permet à la famille, aux amis, aux collègues et aux soignants de découvrir leurs expériences, parfois de façon dérangeante pour certains qui se parent de vertues dont ils n’ont, même pas, un exemplaire sur eux. Dans quelques témoignages, la démarche change : l’écriture se fait « à quatre mains » avec des co-auteurs qui aident à mettre en mots surtout les sentiments longtemps restés enfermés, en procédant par questions, reformulations et ajustements, comme une graine qui germe jusqu’à la « fleur » de la phrase juste.

La vie affective sous dysarthrie/aphasie : solitude, lien et fatigue

Les victimes décrivent combien la relation aux proches devient coûteuse en énergie : être simplement présentes pendant une visite demande un effort immense, et la dysarthrie/l’aphasie impose un nouveau tempo que ni elles ni les autres ne maîtrisent. Elles soulignent la culpabilité des proches (par exemple de ceux qui regrettent de ne pas leur avoir expliqué la situation) et le sentiment d’être un pion dans des organisations prétendues « bienveillantes », sans explication ni prise en compte de leur subjectivité. Privée de parole, elles ont le sentiment d’être confondue avec le mobilier de la chambre, comme si leur existence de personne n’était plus reconnue, ce qui renforce l’atteinte du sentiment d’intégrité. Peu à peu, elles retrouvent un certain sentiment d’entièreté en apprivoisant leurs nouvelles limites, mais restes confrontées au décalage entre la richesse de leur monde intérieur et l’impossibilité de le retranscrire finement par la parole.

Le rôle décisif de l’écriture et du théâtre

Même si lire et écrire sont devenus difficiles, l’écriture reste pour les victimes une « bouée » qui empêche de sombrer dans le silence : elles ne peuvent presque plus lire pour le plaisir ni écrire seule, sauf des listes, mais dès qu’on leur « tend des mots », elles sentent que c’est le moyen le plus juste pour déposer ce qui se trame en elles. Elles découvrent aussi le théâtre au sein d’associations, où les rôles sont adaptés à chaque personne selon son type de dysarthrie/aphasie, ce qui permet à chacun d’avoir sa place et d’explorer le langage dans le mouvement et le jeu. Les répétitions intensives visent à sortir de la « parole dysarthrique/aphasique » en portant la voix d’un personnage, en cherchant l’expression la plus claire possible, tout en conservant l’authenticité de chacun. L’expérience théâtrale réhabilite le plaisir de la langue, y compris dans ses nuances et son esthétique, permet de vivre les accrocs non comme des échecs mais comme un processus partagé, et redonne un autre type de présence au monde, « au-delà des mots », dans le geste, le rythme, le jeu collectif. Les représentations lors d’évènements deviennent des moments fédérateurs pour les familles et concrétisent ce travail de fond, tout en offrant aux nouveaux adhérents des perspectives de participation progressive.

Les associations, les couples et les familles

Au sein des associations, les victimes insistent sur la nécessité de réintégrer les personnes dysarthrique/aphasiques au monde très progressivement, comme un muscle qui se rééduque après un plâtre : les familles sont souvent pressées de tout proposer, mais il faut doser les stimulations. La dysarthrie/aphasie provoque souvent un repli sur soi et une désorganisation profonde de la communication dans les couples : le conjoint « interprète » devient porte-parole jusque dans la vie sociale, ce qui crée une insécurité durable qui peut conduire à la séparation lorsqu’on ne parvient pas à réinventer la relation sans langage fluide. L’association soutient aussi les conjoints, qui vivent eux-mêmes une privation de communication, et les enfants, qu’il s’agit d’aider à accepter le handicap d’un parent sans le réduire à une « défaillance », en rappelant que l’aphasie touche le langage, mais pas les capacités intellectuelles et affectives. Reconstruire sa sécurité intérieure suppose de se sentir compris et soutenu par les plus proches, afin de pouvoir ensuite retourner doucement vers le monde extérieur.

Témoigner auprès des soignants et changer les pratiques

En tant que victimes, nous pouvons tous devenir porte-parole auprès d’autres, en santé ou dans d’autres domaines : aides-soignants, orthophonistes, etc., pour faire évoluer la compréhension et la prise en charge des dysarthriques/aphasiques. Nous pouvons participer à des interventions, où des témoignages de vie viennent compléter la théorie et montrer qu’une réinsertion sociale peut être possible avec un bon accompagnement. Nous pouvons plaider pour un changement de regard : ne plus voir la victime comme un « objet à réparer », mais comme un sujet, en travaillant la qualité de présence et l’attention aux manifestations non verbales. Des rencontres marquantes peuvent illustrer cela : des personnes, peu expérimenté techniquement, mais très présentes, redonnent le sentiment d’être vraiment entendue, en s’adressant à elles, en regardant leurs mimiques, en les « bichonnant », jusqu’à leur donner un miroir où elles se redécouvrent entières et non défigurées. Une telle relation redonne le plaisir d’être avec quelqu’un, la force de se battre au-delà de la simple survie, et révèle qu’il existe « tant de manières d’échanger, au-delà des mots ».

Amitiés, socialisation et rythme de la conversation

Les amis ont été présents tout au long du trajet, mais la manière de vivre l’amitié a été profondément modifiée : ses échanges sont devenus plus banals, moins libres, son humour ne peut plus se déployer comme avant parce qu’elles ne peuvent pas répondre au rythme des conversations. Elles doivent lutter contre la tentation de se refermer face à la frustration de ne pas réussir à placer leurs paroles à temps, surtout en groupe où le flot de paroles va trop vite pour leur tempo. Avec le temps, en travaillant sa mémoire, elles arrivent mieux à suivre et à intervenir avec des gestes, des mimiques, quelques mots, à condition que les interlocuteurs acceptent d’ouvrir une « parenthèse » à leur rythme et de ne pas les pousser à chercher un mot trop longtemps, ce qui devient douloureux. Les relations à deux peuvent être plus simples quand l’autre respecte le temps de formulation au lieu de proposer des phrases toutes faites qui lui attribuent une pensée qui n’est pas la leur, ce qui peut les contraindre au retrait. Elles soulignent le rôle central de leurs amies et amies de longue date, qui servent de médiateurs dans les groupes, a expliqué la dysarthrie/aphasie à la famille avec des mots simples et permettent de réinventer des codes d’échange respectueux de leurs besoins. Elles racontent aussi l’importance de nouvelles rencontres où la dysarthrie/aphasie n’est pas au centre du regard de l’autre, comme ces groupes d’amis rencontré par hasard lors d’un événement, qui les accueillent spontanément avec leur fauteuil ou pas et leurs difficultés, ce qui redonnent confiance dans leur capacité à nouer des liens sur de nouvelles bases.

Reprise de l’initiative, mobilité et vie quotidienne

Après la perte de leur activité professionnelle, les victimes doivent réinventer leurs journées, qui risquent de devenir des « déserts » si elles ne s’organisent pas autour de rencontres et de sorties. L’obtention et l’apprentissage du fauteuil électrique, parfois, avec son joystick difficile à maîtriser, leur donnent progressivement une nouvelle autonomie, mais chaque sortie reste physiquement et mentalement coûteuse et semée d’embûches : trottoirs impraticables, obstacles, voitures, intempéries, pannes. Malgré les frayeurs, ces « virées » deviennent une bouffée d’air, un prétexte pour maintenir une vie sociale, faire des courses, aller au cinéma, voir des expositions, et surtout ressentir à nouveau une forme de liberté de mouvement et d’organisation du temps. Elles peuvent s’engage aussi dans des réflexions municipales ou associatives sur l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite ou en situation de handicap sensoriel, en sensibilisant commerçants et élus pour rendre une cité plus accueillante.

Cuisine, créativité et féminité retrouvées

La cuisine devient un espace majeur de reconquête de soi et de rôle familial pour certains : avec l’aide des ergothérapeutes, elles réapprennent les gestes du quotidien avec une seule main (la gauche, parfois, alors qu’elles étaient droitières), inventent des astuces pour stabiliser les aliments et la planche, et adoptent des ustensiles adaptés. Progressivement, elles peuvent reprendre en charge les repas, d’abord avec beaucoup de ratés, puis en se perfectionnant au point de dépasser leur niveau d’avant, inspirées par des émissions culinaires et en développant un vrai répertoire de recettes sophistiquées pour régaler famille et amis. Cuisiner devient une manière de prendre soin des siens, d’exprimer sa créativité et son affection, et de participer activement à la vie sociale, dans un domaine où elles ont le sentiment d’avoir réellement progressé après le handicap. Parallèlement, elles réinvestissent leur apparence : maquillage appris avec la main gauche, retour à la coiffure et à la teinture, travail sur l’habillement malgré des attelles (parfois) et des contraintes de chaussures orthopédiques (parfois), au prix d’un changement de style parfois douloureux (adieu à quelques habitudes qu’elles aimaient). Se « pomponner » leurs permettent toutefois de retrouver une image d’elles-même compatible avec leur identité, de se redonner du tonus et d’affirmer leur présence malgré les limitations corporelles.

Sens général du témoignage

Au fil de la vie, les victimes montrent que leurs deux « vies » racontent la même histoire à deux moments différents : celle d’une recherche permanente d’un nouvel équilibre, non pas vers le repli et l’immobilité, mais vers un « déploiement » qui intègre de nouvelles limites pour découvrir de nouvelles possibilités. Elles insistent sur l’idée de ne pas « lutter contre » le handicap, mais de se battre « avec lui » pour le dépasser, notamment en inventant d’autres formes de communication, de créativité, de lien social et d’engagement associatif. Leur récit intime vise une portée universelle : faire comprendre aux autres ce que signifie être privé de langage, comment cela bouleverse les relations, mais aussi comment le soutien, l’écoute, l’adaptation et la créativité peuvent rouvrir des chemins de vie.

En résumé, c’est le parcours de victimes qui, après avoir perdu la parole et une partie de leur mobilité, reconstruisent patiemment leur vie intérieure, familiale, sociale et citoyenne, en transformant la dysarthrie/aphasie non pas en fin de dialogue, mais en point de départ pour inventer d’autres manières d’être en lien.

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