Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 64 – Dans certaines institutions, on n’a peut‑être pas beaucoup de moyens, mais pour mélanger le vrai et le faux avec talent, là, manifestement, il y a du budget.

1/3 de faux, 2/3 de vrai : le mensonge « premium »

Il y a les menteurs amateurs, ceux qui inventent n’importe quoi. Et puis il y a les professionnels, les « bienveillants » ou pas, estampillés, ceux qui ont compris la recette de la bonne vieille propagande moderne : surtout, ne jamais mentir à 100%.
On prend des faits vrais, on les dépouille de leur contexte, on les saupoudre de quelques mensonges bien choisis, et on obtient un récit qui paraît sérieux, cohérent, rassurant… et totalement orienté.

Ce n’est pas de la fiction : les spécialistes de la désinformation expliquent que le message le plus efficace est souvent composé de faits majoritairement vrais, mais tordus ou combinés avec du faux pour servir un agenda précis.
Bref, on ne vous ment pas, on vous encadre. Nuance !

Image-4934-1024x559 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 64 – Dans certaines institutions, on n’a peut‑être pas beaucoup de moyens, mais pour mélanger le vrai et le faux avec talent, là, manifestement, il y a du budget.

Focaliser sur un sujet pour éviter toutes les autres questions

La technique est simple, presque élégante dans son cynisme :

  • On choisit un sujet bien visible, bien émotionnel.
  • On mélange des informations exactes avec des omissions, des exagérations, quelques contre‑vérités bien placées.
  • On occupe tout l’espace mental avec ça : réunions, mails, notes internes, « plans d’action »…
  • Et pendant que tout le monde débat de ce point précis, on ne parle plus du reste : les abus, les discriminations, les dysfonctionnements structurels, les silences gênants.

C’est une vieille technique de propagande : faire diversion, détourner l’attention, modifier le cadre de perception pour que les questions vraiment dangereuses ne soient même plus posées.

On vous donne donc un os à ronger – solide, documenté, sérieux – pour être sûr que vous ne mordrez jamais là où ça fait mal.

« Techniques sectaires ? Mais enfin, vous exagérez… »

Quand on regarde ça de près, on retrouve pourtant les classiques de la manipulation mentale, tels qu’on les décrit pour les sectes :

  • Système de « vérités » simplificatrices qui expliquent tout et évitent de penser par soi‑même.
  • Utilisation calculée du mensonge ou de la dissimulation.
  • Empêchement du questionnement personnel : on occupe, on noie sous l’information, on moralise le débat.

Dans les sectes, on isole l’adepte, on le prive de repères alternatifs, on contrôle ce qu’il voit, entend et peut remettre en cause.
Dans certaines institutions « bienveillantes », ou pas, on ne coupe pas Internet, bien sûr ; on fait plus fin : on impose un cadre narratif tellement fort que tout ce qui sort de ce cadre est taxé de « polémique », de « malentendu » ou de « manque de loyauté ».

Et si quelqu’un ose dire : « Mais ce que vous faites ressemble furieusement à des techniques sectaires… », la réponse tombe, automatique :
« Allons, ne mélangeons pas tout, nous sommes des professionnels, des sachants. »
Évidemment. Les sectes, c’est toujours les autres.

Le vernis de la « bienveillance » comme arme de dissuasion

Le plus beau dans l’histoire, c’est l’emballage. Tout est fait « pour votre bien », « pour protéger », « pour apaiser les tensions ».
La communication n’est jamais décrite comme propagande, mais comme « pédagogie », « clarification », « mise au point nécessaire ».

On vous dit :

  • « Vous voyez bien que nous reconnaissons certaines difficultés » (les 2/3 de vrais).
  • « Mais il ne faut pas exagérer, les problèmes que vous évoquez ne sont pas représentatifs » (le 1/3 de faux, bien tassé).
  • « Concentrez‑vous plutôt sur cet enjeu prioritaire » (la focalisation qui permet de ne surtout pas ouvrir les autres dossiers).

C’est du cadrage, du framing, comme disent les spécialistes : on définit à votre place ce qui est important, ce qui est discutable, et ce qui ne doit même pas entrer dans la conversation.

La manœuvre parfaite : si vous acceptez ce cadre, vous avez l’impression de débattre, alors que vous êtes déjà enfermé dans un couloir étroit dont vous n’avez pas choisi les murs.

Le rôle des biais cognitifs : quand notre cerveau travaille pour eux

Le plus ironique, c’est que cette cuisine fonctionne d’autant mieux qu’elle s’appuie sur nos propres biais cognitifs :

  • Biais de confirmation : on retient surtout les éléments qui confirment ce qu’on croit déjà, donc le mélange vrai/faux passe comme une lettre à la poste.
  • Effet de cadrage : selon la façon dont on présente un même fait, on oriente nos réactions sans même changer le fond.
  • Besoin de simplicité : dans un monde complexe, un récit clair (même bancal) est plus confortable qu’un questionnement permanent.

Les propagandistes modernes le savent très bien : il suffit d’ajuster le discours à ces mécanismes pour que la manipulation ait l’air… naturelle.

Et les « grands sachants » dans tout ça ?

Les « grands sachants », eux, veillent au grain.
Ils vous expliqueront que :

  • Non, il ne s’agit pas de manipuler, mais de « rendre la complexité accessible ».
  • Non, on ne cache rien, on « hiérarchise l’information ».
  • Non, on ne décourage pas la critique, on la « canalise dans les espaces appropriés ».

Tout est dans le vocabulaire : le mensonge devient « récit imparfait », la dissimulation devient « prudence dans la communication », la mise au pas devient « cohérence institutionnelle ».

Et si vous osez dire : « Là, vous mélangez volontairement le vrai et le faux pour qu’on se taise sur le reste », on vous renverra à votre supposé manque de compréhension, à votre émotivité, voire à votre « complotisme ».
Classique : pour éviter de répondre sur le fond, on attaque la légitimité de la personne qui questionne.

Alors, on fait quoi ?

La solution n’est ni de tout croire, ni de tout rejeter, mais de refuser le jeu truqué :

  • Refuser de se laisser enfermer dans un seul sujet quand d’autres problèmes exigent aussi d’être nommés.
  • Exiger que les faits soient présentés intégralement, avec leur contexte, plutôt que par morceaux choisis.
  • Repérer le moment où l’on vous sert beaucoup de « transparence » sur un point précis… juste quand vous commencez à poser des questions sur tout le reste.

En somme, arrêter de prendre pour de la bienveillance ce qui n’est souvent qu’un art raffiné de la diversion.
Parce qu’à force d’accepter ce 1/3 de faux noyé dans 2/3 de vrai, on finit par douter de tout – sauf de ceux qui ont le plus intérêt à ce que vous fermiez les yeux.

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