Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 74 –Grandes causes, petits ego : la compassion rentable

Ils pleurent avec toi devant la caméra, mais comptent les vues dès que la lumière rouge s’allume. Les grands défenseurs autoproclamés des victimes, ces béni-oui-oui de la compassion rentable, ont trouvé la formule magique : un peu de larmes, beaucoup de moraline, et surtout un maximum de retour sur investissement. Ils récupèrent la souffrance comme d’autres récupèrent la TVA : mécaniquement, froidement, parce que ça fait tourner la machine. La violence, le viol, l’inceste, le racisme deviennent des mots-clés SEO, des hashtags, des angles éditoriaux.

Évidemment, ces braves gens se présentent comme les protecteurs de « la veuve et l’orphelin ». Sur les réseaux, ils se posent en remparts contre toutes les injustices, en gardiens du Bien, en dernier rempart face à l’horreur. Mais à la moindre affaire qui ne les concerne pas directement, ou qui touche un ami, un allié, un camarade de plateau, là, silence radio. Plus personne. Le courage moral se transforme mystérieusement en prudence juridique, en « contexte complexe », en « il ne faut pas juger trop vite ». Quand ce sont les autres qui souffrent, on temporise. Quand c’est eux qui se sentent blessés, soudain, c’est l’affaire du siècle.

Ils parlent de « culture du viol », de « violence systémique », de « privilèges », mais leur système à eux est très simple :

  • parler très fort des horreurs qui rapportent de l’audience ;
  • détourner le regard quand l’horreur se produit dans le bon camp ;
  • se déclarer « épuisés », « meurtris » et « seuls face à l’indifférence » dès que les projecteurs se déplacent ailleurs.

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Ces bons wokistes de service savent parfaitement dénoncer l’hypocrisie… en la pratiquant avec application. Ils hurlent au « deux poids, deux mesures » dès qu’une injustice les touche, mais appliquent exactement ce principe dès qu’il s’agit de protéger leur réseau, leur image, leur place dans le microcosme.

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Leur spécialité, c’est la mise en scène de l’indignation. Tout est calibré : le tweet choqué, le regard grave, le ton cassé au moment de parler des victimes. On sent bien que la souffrance, ça les touche – surtout quand ça tombe à point nommé pour une nouvelle tribune ou une apparition médiatique. Ils s’indignent beaucoup, mais à distance de sécurité. La victime reste surtout un support narratif, un décor utile pour prouver à quel point ils sont sensibles, éveillés, conscients. La compassion est réelle… tant qu’elle ne les oblige pas à prendre un risque, à perdre un contrat, à dire non à un « ami » puissant.

Et après, ces mêmes personnes viennent pleurer sur l’« indifférence générale ». Elles se plaignent que « la société ne veut pas voir », que « les gens se taisent », que « tout le monde s’en fout ». C’est vrai : beaucoup s’en foutent. Mais qui a commencé à vider les mots de leur sens ? Qui a transformé les victimes en carburant pour carrière militante et en contenu cliquable ? Quand on joue avec la souffrance comme avec un argument de communication, il ne faut pas s’étonner que la compassion finisse par ressembler à un décor en carton.

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Le plus ironique, c’est que ces chevaliers de la vertu inversent en permanence ce qu’ils dénoncent. Ils accusent les autres de récupération politique, et se battent pour décrocher la prochaine place dans un comité, une commission, un plateau. Ils dénoncent le « silence complice » et se taisent quand il s’agit de leurs alliés. Ils appellent à « écouter les victimes », sauf quand la victime accuse quelqu’un de leur camp : là, tout à coup, il faut « prendre du recul », « attendre la justice », « ne pas se laisser emporter par l’émotion ».

Image-4945-1024x559 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 74 –Grandes causes, petits ego : la compassion rentable

Pendant ce temps, les vraies victimes continuent d’essayer de survivre, loin des studios, loin des twittos indignés, loin des grandes envolées morales. Certaines ne parleront jamais, parce qu’elles ont bien compris que leur douleur ne vaut que si elle tombe au bon moment, dans le bon récit, avec les bons personnages. Les autres, celles qui osent, se retrouvent parfois instrumentalisées par les uns, écrasées par les autres, prises au milieu d’un théâtre où chacun joue la carte du « meilleur défenseur des droits ».

Le peuple, lui, regarde ce cirque et finit par se dire que tout se vaut, que tout n’est que posture, que tout est magouille. C’est là que le populisme s’installe tranquillement : quand l’écart entre les grands mots et les petits actes devient tellement obscène qu’il ne reste plus qu’à rire jaune. On se met à rêver d’autre chose que de ces professionnels de l’empathie à géométrie variable. Des gens qui agissent d’abord, et qui, parfois, ne disent rien – parce qu’ils n’ont pas besoin de transformer la douleur des autres en projecteur braqué sur leur propre nombril.

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