Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 78 – Autocritique 2.0 : quand les réseaux rejouent les procès publics

Ils appellent ça les « réseaux sociaux », mais certains jours, on croirait assister à une séance d’autocritique version 2.0 : même logique de confession forcée, même peur de dire le mot de travers, même foule qui réclame des excuses publiques comme on exigeait jadis des aveux en place rouge. Les vieux régimes totalitaires organisaient des séances où chacun devait battre sa coulpe et répéter la ligne officielle ; aujourd’hui, on a la même chose, mais avec des hashtags et des GIF animés.

Image-4955 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 78 – Autocritique 2.0 : quand les réseaux rejouent les procès publics

Dans les régimes qui adoraient l’autocritique, le script était simple : tu avais dévié de l’idéologie, tu devais reconnaître ta faute, t’humilier, promettre de revenir dans le droit chemin. L’objectif n’était pas de réfléchir, mais de montrer ta loyauté, de prouver que tu étais prêt à te renier pour rester dans le camp des « bons ». Sur certains réseaux sociaux, la mécanique est étrangement familière : tu as fait un tweet mal formulé en 2013, tu as eu un avis nuancé sur un sujet chaud ? On te sort ton dossier, on exige ta repentance publique, vidéo larmoyante à l’appui, sinon : boycott, harcèlement, ostracisation. La célèbre « culture de l’adhésion contrainte » n’a pas besoin de commissaires politiques : elle a des communautés en colère et un bouton « retweet ».

Les vieux régimes utilisaient les séances d’autocritique pour maintenir une société fondée sur la peur et le mensonge permanent : pour survivre, il fallait dire ce que le pouvoir attendait, pas ce que l’on pensait vraiment. Sur les réseaux, beaucoup finissent par faire pareil :

  • on like par réflexe tribal,
  • on signe des pétitions qu’on n’a pas lues,
  • on applaudit des lynchages numériques pour prouver qu’on est du « bon côté » de l’histoire.

La « libération de la parole » finit parfois en autocensure de masse, où chacun surveille chaque mot de peur d’être le prochain sur la liste.

Autre parallèle savoureux : la délation. Autrefois, il fallait glisser un petit mot au parti ou à la police secrète ; aujourd’hui, il suffit d’un thread bien ficelé, d’un montage de captures d’écran et d’un mot‑dièse bien choisi. Les séances de lutte maoïstes humiliaient leurs cibles devant tout le village ; les threads de « call‑out » humilient leurs cibles devant tout Internet. Dans les deux cas, la foule se rassure en se disant qu’elle défend une cause noble, qu’elle « purifie » l’espace public. Et si une vie est brisée au passage, on explique que la personne « l’a bien cherché ».

La grande ironie, c’est que ces plateformes se présentent comme un triomphe de la démocratie directe. En réalité, elles importent parfois des logiques de totalitarisme diffus : pas besoin d’un État qui contrôle tout, il suffit d’une armée de comptes qui surveillent, dénoncent, punissent, au nom de « la communauté » ou de « la justice sociale », sans procédure, sans contradiction, sans appel réel. Le pire, c’est que cette police de la pensée travaille gratuitement, persuadée de faire œuvre de salut public.

Populistement parlant, on a remplacé le comité central par l’algorithme. Ce n’est plus le parti qui décide ce qui doit être vu, mais un modèle opaque qui favorise ce qui choque, divise, scandalise. Les séances d’autocritique d’antan servaient à montrer l’exemple ; les lynchages numériques servent à nourrir l’engagement. Plus ça hurle, plus ça tourne. Et tant pis si la vérité, la nuance ou la complexité finissent écrasées sous le flot de commentaires indignés.

Au fond, la question n’est pas de savoir si les réseaux sociaux sont « comme » des régimes totalitaires – ce serait exagéré – mais de voir à quel point nous acceptons volontiers, en ligne, des méthodes qu’on trouve insupportables quand elles viennent d’un État :

  • pression collective pour se renier,
  • obligation d’adhérer à la ligne du moment,
  • sanctions sauvages sans procédure ni défense,
  • surveillance permanente des paroles passées.

La différence, c’est qu’ici, on nous dit que c’est pour la liberté d’expression. Dans les vieilles dictatures, au moins, personne n’osait appeler ça de la bienveillance.

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