Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 85 – Courageux défenseurs des causes, mais surtout des carrières
Il existe un genre d’engagement très contemporain, discret, élégant, presque raffiné : celui qui consiste à défendre des grands principes avec une voix ferme, à brandir des slogans éthiques devant la caméra, tout en veillant à ce que ces mêmes principes ne viennent jamais troubler le petit confort, le petit réseau, le petit poste ou la petite promotion.
Ces personnes, souvent, savent des choses, soupçonnent des choses, entendent des choses… mais préfèrent, très consciemment, ne rien faire qui puisse valoir quelques étranges menaces ni quelques messages glaçants au téléphone.

Le militantisme à l’abri des risques
On peut applaudir ceux qui défendent la justice, la transparence, le respect des droits, le droit à l’information, la lutte contre les abus.
L’ironie commence lorsque ces mêmes défenseurs se taisent comme des carpes dès qu’il s’agit de l’un de leurs proches, de l’un de leurs alliés, de l’un de leurs petits ponts stratégiques.
Alors que le discours public reste virulent, le comportement privé devient brutalement prudent, posé, presque diplomatique.
- « On ne peut pas attaquer de front, il y a des enjeux, des risques, des répercussions. »
- « Ce n’est pas le bon moment. »
- « Il vaut mieux préserver l’unité… »
Un mot, surtout, revient comme un mantra : « menaces ».
Il suffit que quelqu’un laisse entendre qu’une révélation pourrait déranger des puissants, qu’une dénonciation pourrait « compliquer la situation », pour que la vigilance contractuelle laisse place à une prudence extrême.
Les dénonciations, soudain, ne sont plus qu’une affaire d’audience, pas de conséquences.
« Je n’étais pas au courant… »
Le mensonge classique, celui qui tient lieu de bouclier, reste :
« Mais je ne savais pas trop, on ne m’a rien dit officiellement… »
Ce qui est amusant, c’est que personne ne sait jamais vraiment « tout » non plus, mais on remarque vite que personne ne cherche à en savoir trop non plus, si ça peut déranger.
- On entend des rumeurs, mais on ne demande pas de détails.
- On capte des bouffées de conversation, mais on fait semblant d’être occupé.
- On reçoit des messages, mais on décide de ne pas les prendre au pied de la lettre, « pour ne pas dramatiser ».
Le silence, dans ce cas, n’est pas une preuve de réserve, mais de calcul.
On préfère rester dans le flou, parce que le flou, c’est la zone où tout le monde peut se déclarer innocent, même ceux qui ont tout compris.
On pourrait s’interroger sur leurs motivations…
Et c’est là que le poisson commence à sentir un peu.
On peut applaudir le discours, admirer la cohérence apparente, mais on peut aussi se demander, tranquillement, ce qui pousse certaines personnes à :
- Dénoncer virallemment le mal chez l’Autre,
- Tout en laissant filer le mal chez l’Allié.
Est‑ce réellement une question de timings, de stratégie, de moyens, ou est‑ce simplement une question de risques assumés ?
Les motivations, en réalité, sont parfois plus simples qu’elles en ont l’air :
- Une certaine forme de courage confortable, qui aime parler de risques sans jamais en prendre.
- Une certaine habitude de se sentir moralement supérieur devant le monde, tout en restant prudemment dans le camp des « pas assez fous pour tout perdre ».
- Une certaine fierté à brandir des drapeaux, tant que ces drapeaux ne sont pas utilisés comme boucliers face aux puissants de son propre camp.
Le vrai test de l’engagement
Le problème, c’est que le véritable test de sincérité n’est pas le nombre de fois où on a donné son avis sur les réseaux,
ni le nombre de pétitions qu’on a signées,
ni le nombre de meetings où on a tenu le micro.
Le vrai test, c’est ce qui se passe quand :
- Le coupable porte le même nom, le même drapeau, le même syndicat, le même parti que vous.
- Le méfait vous touche, non dans un grand débat abstrait, mais dans votre propre sphère, dans votre propre groupe, à côté de vous.
- On peut alors mesurer le sérieux d’un engagement, non à la force de ses mots, mais à la consistance de ses silences.
Et là, souvent, on constate que le slogan le plus populaire, le plus partagé, le plus encadré, n’est plus le même que celui qu’on accepte de porter… quand il risque de nous coûter quelque chose.
Vers une ironie lucide
Alors oui, on peut faire semblant de croire à la pureté des causes, à la noblesse de certaines vocations.
Mais on peut aussi, avec un léger sourire, rappeler que le mot « engagement » mérite peut‑être d’être moins utilisé, et beaucoup mieux mérité.
Les vrais militants, finalement, sont ceux qui, même quand il y a des menaces, qui savent ce qui se passe, et qui, en dépit de tout, choisissent de parler.
Les autres, eux, sont surtout des artistes du discours, qui excellent à dire ce qu’ils pensent… du moment que ça ne leur coûte rien.
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