Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 86 – Grandes valeurs, petits égos
On en voit beaucoup, de ces personnes qui se tiennent très droites, très sérieuses, très indignées, pour déclarer haut et fort qu’elles incarnent des valeurs supérieures, intangibles, quasi sacrées. Justice, égalité, intégrité, transparence, fraternité, humanité, démocratie, lutte contre l’oppression, bla‑bla‑bla.
Le vocabulaire est impeccable, le ton solennel, la posture impeccablement vertueuse.
Il n’y a qu’un petit détail : dès que ces valeurs risquent d’entraver la carrière, le confort, l’ego, le réseau ou le petit chantage affectif de leur personne, elles se mettent soudain à dire aux victimes « d’aller se faire cuire un œuf ».

Des valeurs en parade
Le plus drôle, c’est la manière dont ces valeurs sont exhibées :
- En réunion, en tribune, en tribune publique, sur les réseaux, devant les caméras, dans les meeting, à l’écrit, à l’oral, à longueur de discours.
- Personne ne fait mieux que certains pour répéter combien ils sont « attachés à la justice sociale », « soucieux de l’éthique », « défenseurs des plus faibles », « irréprochables sur le plan de l’intégrité », etc.
Sauf qu’au fond de leurs tiroirs, il y a une petite note, non écrite, mais très clairement comprise :
« Les valeurs, c’est très important… tant qu’elles ne me coûtent rien. »
Et plus on les voit revendiquer haut et fort leurs grands principes, plus on constate qu’ils s’arrangent pour que personne d’autre ne puisse les revendiquer aussi franchement.
- Pas avec autant de visibilité.
- Pas avec autant de légitimité.
- Pas avec autant de notoriété.
L’ego, le vrai moteur
Le moteur caché, c’est le satisfecit de l’ego.
- Être celui qui brandit le drapeau moral.
- Être celui qui est cité comme « référence morale ».
- Être celui qui est interviewé comme « voix de la conscience collective ».
Le plus ironique, c’est que plus ils insistent sur leur patriotisme éthique, plus ils se comportent comme des propriétaires :
« Les valeurs, c’est bien, mais laissez‑les à ceux qui savent les porter… à savoir, moi. »
Tout le monde, aujourd’hui, se présente comme plus juste, plus honnête, plus courageux, plus combattant, plus cohérent que les autres.
Sauf que, dans la pratique, le courage se limite souvent à la page Facebook, l’intégrité à la formule bien tournée, la justice à la déclaration de principe.
Le cercle des « détenteurs exclusifs »
On assiste alors à un petit ballet assez charmant :
- On admire publiquement des valeurs,
- On critique ceux qui s’en écartent,
- On se vante de les représenter,
- On s’arrange pour qu’elles restent sous notre contrôle,
- Et on se plaint que « les autres ne comprennent pas ».
Le plus beau, c’est que personne n’ose poser la question de trop :
« Si tout le monde prétend être pour la justice, pourquoi le monde reste si injuste ? »
On peut certes applaudir ceux qui, au moins, parlent.
Mais on peut aussi, sans trop se moquer, rappeler que brandir un drapeau moral ne fait pas de justice.
La vraie mesure, ce n’est pas le nombre de fois où on a prononcé le mot « justice ».
C’est ce qu’on a fait, concrètement, même quand ça ne faisait pas de bruit, même quand personne ne regardait, même quand ça pouvait nous coûter quelque chose.
Et là, souvent, on découvre que le grand discours cache un ego parfaitement satisfait, mais un engagement bien modéré.
A part ça, tout le monde revendique plus de justice, vraiment ?
Alors oui, on le sait :
- Les politiques veulent plus de justice sociale.
- Les syndicalistes veulent plus de justice dans le travail.
- Les associations veulent plus de justice pour les plus fragiles.
- Les réseaux sociaux, les influenceurs, les chroniqueurs, les militants, les révoltés, les experts, les moralistes, les artistes, les passionnés, les provocateurs, les sages, les apprentis sages, les apprentis prophètes, les prophètes amateurs, les auto‑déclarés « gardiens du temple »…
Tout le monde, donc, veut plus de justice.
Le hic, c’est que la justice, c’est aussi cette chose qui, quand elle s’applique, peut parfois déranger…
- notre petit pouvoir,
- notre petite position,
- notre petite réputation,
- notre petit réseau,
- notre petit équilibre.
Et c’est là, précisément, que le « plus de justice » devient un peu flou, un peu mol, un peu contextuel.
Parce que tant qu’elle reste une idée, une consigne, une déclaration de principe, la justice peut être, de façon infinie, revendiquée.
Mais quand elle devient un choix, une décision, un geste, un risque, tout le monde devient soudain un peu moins pressé.
Finalement, on peut se dire, avec une pointe de sourire, que :
- Oui, tout le monde veut plus de justice.
- Non, tout le monde n’est pas prêt à la payer.
Et c’est peut‑être là, au croisement entre le grand discours et le petit calcul, qu’il faudrait, un peu plus souvent, déposer un regard ironique, mais lucide, sur nos défenseurs trop bavards des valeurs qu’ils prétendent porter.
Share this content: