Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 155 – Qu’ils aillent jusqu’au bout de leurs délires : l’ère des “grands sachants” qui ne rendent jamais de comptes
Les grands sachants, ces génies qui se trompent… mais jamais en public
On nous explique depuis des décennies que la politique, l’économie, la technologie, c’est trop compliqué pour “le peuple”, qu’il faut laisser ça aux experts, aux technocrates, aux “grands sachants” issus des bonnes écoles et des bons cercles. Eux sauraient, contrairement à nous autres, pauvres mortels qui payons les factures et subissons les décisions.
Résultat : on se retrouve avec une élite persuadée que son intelligence la dispense non seulement d’être prudente, mais surtout de rendre des comptes. Et quand leurs raisonnements finissent dans le mur, ce n’est pas “leur” mur : c’est le nôtre, celui des hôpitaux saturés, des services publics dévitalisés, des technologies balancées en mode “on verra bien”.

Aller “jusqu’au bout” du raisonnement morbide, pour la science (mais pas pour leur responsabilité)
Le scénario est toujours le même :
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Étape 1 : Un petit cercle très sûr de lui décide qu’il a compris l’époque et qu’il faut “avancer vite, très vite”, qu’on n’a “plus le temps des hésitations”.
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Étape 2 : On contourne un peu la délibération démocratique, parce que “les gens ne comprennent pas”, “c’est trop technique” ou “ils ont peur du changement”.
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Étape 3 : On déroule la logique jusqu’au bout, même quand elle devient manifestement morbide pour les plus fragiles : casse sociale, surveillance massive, réduction des droits, externalisation de la responsabilité à des algorithmes, etc.
Et tant que le modèle, le graphique ou la présentation PowerPoint a l’air cohérent, tout va bien : c’est “rationnel”. La question de savoir ce que vivent réellement les gens n’est qu’un détail d’ajustement.
Le plus ironique ? Quand on finit par constater que c’était déconnant – ce qui arrive régulièrement – personne ne se retourne vers ceux qui ont signé les décisions pour leur demander des comptes. On parle de “crise”, de “conjoncture”, d’“imprévus”, jamais de l’arrogance initiale des « sachants » qui ont confisqué le débat.
“On sait mieux que vous” : la technocratie qui oublie la démocratie
Dans les manuels, on appelle ça de la technocratie : le pouvoir de ceux qui savent, ou du moins qui le prétendent. Dans la vraie vie, ça ressemble surtout à une oligarchie qui se tient chaud entre promotions, cabinets, think tanks et conseils d’administration.
La logique est simple :
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Le peuple est jugé incompétent pour décider, mais miraculeusement suffisamment compétent pour payer et subir.
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Les élites sont jugées indispensables pour trancher, mais étrangement jamais responsables quand ça tourne mal.
On en arrive à ce paradoxe splendide : ceux qui parlent au nom de la démocratie sont parfois les premiers à contourner ses mécanismes – consultations réduites, débats verrouillés, décisions prises en cercle restreint, référendums évités – au nom de “l’efficacité”. La démocratie devient un décor : on la mentionne dans les discours, on la contourne dans les procédures.
Tant que ça les protège de rendre des comptes, tout va bien
Le point central, c’est celui que vous soulevez : tant que le système protège les grands sachants de devoir répondre de leurs choix, il peut aller très loin dans le délire. Pourquoi s’arrêter avant le mur, quand on est sûr qu’on ne sera pas celui qu’on attachera au volant au moment de l’impact ?
On confie des pans entiers de la vie collective à des gens qui :
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Décident sans exposition directe aux conséquences (leurs carrières continuent, leurs réseaux restent intacts).
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Peuvent ensuite se recycler en consultants, chroniqueurs, éditorialistes, conférenciers, pour expliquer… comment sortir des crises qu’ils ont contribué à créer.
La beauté du système, c’est que le peuple, lui, est sommé de rendre des comptes en permanence : au guichet, à Pôle Emploi, au fisc, au contrôleur, à l’algorithme qui calcule son score de crédit. Les « sachants », eux, expliquent doctement que “tout le monde a sa part de responsabilité” – sauf que la leur ne vient jamais avec le même niveau de sanction.
Et si on arrêtait de leur laisser le volant sans ceinture de responsabilité ?
L’ironie ultime serait qu’il faille les laisser aller jusqu’au bout de leurs raisonnements morbides pour qu’ils se rendent enfin compte que c’est déconnant. Mais même là, rien ne garantit qu’ils le reconnaîtront : il est tellement plus confortable de dire que “le peuple n’a pas compris”, que “la pédagogie n’a pas suffi” ou que “la réalité est complexe”.
La question qui reste, et qui est profondément démocratique, c’est celle-ci :
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Pourquoi tolère-t-on encore que des décisions majeures soient prises par des cercles qui ne risquent rien personnellement quand ils se trompent ?
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Et jusqu’à quand acceptera-t-on des raisonnements qui engagent la vie de millions de gens, sans exiger en face un mécanisme clair de responsabilité et de révocabilité ?
Peut-être que la vraie rupture populiste, au sens noble, ce n’est pas de dire “dehors les sachants”, mais “peuple, n’oublie pas de critiquer celui qui parle en ton nom” – y compris lorsqu’il s’abrite derrière un modèle, un algorithme ou un jargon technocratique.
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