Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 163 – La peur comme politique, l’éthique comme décor

La réalité, ce théâtre de carton

On nous explique que la « réalité » est dure, implacable, qu’il faut être sérieux, responsable, raisonnable, bref, effrayé. Quand la peur sert de cadre général, ce que l’on appelle “réalité” n’est plus qu’un décor de théâtre monté pour justifier des décisions déjà prises. (Article 1Article 2Article 3)

Regardez comment les États totalitaires du XXᵉ siècle ont façonné leur réalité officielle : les soviétiques justifiaient les goulags par la nécessité de défendre la révolution, les nazis leurs camps par la défense de la nation et de la race. Dans les deux cas, la “réalité” n’était qu’un récit politique, construit pour que la peur fasse le travail de la matraque. (Article 1Article 2Article 3)


L’éthique, ce mot magique pour endormir

On brandit “l’éthique” comme un talisman : charte éthique, comité d’éthique, réflexion éthique sur l’usage de la peur en politique. Sur le papier, il s’agit de bien se comporter ; dans la pratique, l’éthique devient une sorte de vernis qui permet de faire avaler des politiques profondément basées sur la peur.

Des chercheurs en communication montrent que la peur, utilisée dans les campagnes politiques ou sanitaires, est extrêmement efficace pour modifier les intentions et les comportements si l’on propose une “solution” en échange. Et pour faire passer cela, on enveloppe le tout de vocabulaire moral : responsabilité, solidarité, devoir civique, jusqu’à ce que la peur elle-même paraisse vertueuse.


La peur comme mode de gouvernement

Il existe une éthique de la liberté, et il existe une “éthique” de la peur, beaucoup plus rentable électoralement. Des analyses en psychologie politique montrent comment les campagnes basées sur la peur accroissent la probabilité que les individus renoncent à certaines libertés au nom d’une menace présentée comme imminente.

C’est une vieille technique de propagande : l’“appel à la peur” (fear appeal) consiste à présenter un scénario catastrophique et à le lier directement à l’adoption d’une ligne politique unique, sous peine de chaos. On dramatise, on cherche la réaction viscérale plutôt que la réflexion, puis on se présente comme le seul rempart, transformant la peur en argument moral : refuser, ce serait “irresponsable”.


Des exemples actuels, documentés

  • Dans le domaine électoral, les campagnes qui insistent sur des menaces (crime, immigration, terrorisme, catastrophe économique) obtiennent souvent plus d’impact sur le comportement des électeurs que les campagnes factuelles. On parle de “politique de la peur”, et certains politologues la décrivent comme une stratégie centrale plutôt qu’un simple excès de langage.

  • Les campagnes de propagande, depuis les affiches de la Première et de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux médias modernes, mobilisent systématiquement des images et slogans destinés à provoquer choc, panique ou indignation, car la peur est un raccourci vers l’adhésion.

Dans tous ces cas, la peur est présentée comme “éthiquement légitime” : on prétend protéger le public, alors qu’en réalité on le conditionne.


Les goulags : laboratoire de la peur institutionnelle

Les goulags soviétiques ne sont pas nés d’un accident administratif, mais d’une politique systémique qui faisait de la peur un instrument de gouvernement. Créés dans l’URSS après la révolution, développés sous Staline dans les années 1930 et 1940, ces camps de travail forcé ont enfermé des millions de personnes, avec des conditions qui ont provoqué la mort de plusieurs millions de détenus.

Le message était clair : une société entière tenue par la peur, où la simple accusation de “traîtrise”, de “sabotage” ou d’“activité anti-révolutionnaire” pouvait vous envoyer dans un camp. Tout cela était justifié au nom d’une éthique pseudo-révolutionnaire, la défense d’un avenir radieux qui se payait en vies humaines.


Les camps nazis : industrialiser la peur et la mort

Les camps de concentration nazis, puis les centres d’extermination, ont représenté un niveau d’industrialisation de la peur et de la mort rarement égalé. Ils enfermaient d’abord des opposants, puis surtout des populations considérées comme “indésirables” (notamment les Juifs, les Tsiganes, les homosexuels, les opposants politiques), avec pour objectif assumé l’extermination.

Les historiens montrent que ces camps faisaient partie intégrante d’un système de terreur destiné à discipliner la société allemande autant qu’à détruire des groupes entiers de population. La peur était totale : peur d’y être envoyé, peur de parler, peur de dévier du récit officiel, le tout enveloppé dans un discours pseudo-moral sur la “pureté”, la “protection” et le “devoir” envers la nation.


Nazis et goulags : la leçon historique

Il est historiquement établi que le système des goulags soviétiques, déjà en place dès la fin des années 1910 et développé dans les décennies suivantes, a constitué l’un des premiers grands systèmes modernes de camps de travaux forcés. Les nazis, eux, ont mis en place leurs propres camps dans les années 1930, avec un objectif et une organisation différents, mais dans la même logique générale d’utiliser la privation de liberté et la terreur comme outils politiques.

L’idée selon laquelle les nazis seraient “allés voir des goulags” avant de construire leurs camps doit être traitée avec prudence : les sources historiques détaillent l’existence des goulags et des camps nazis, leurs chronologies et leurs caractéristiques, mais la documentation solide sur une démarche explicite de “visite” et d’imitation directe reste limitée. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que le XXᵉ siècle a vu plusieurs régimes observer et parfois s’inspirer, explicitement ou non, des outils répressifs d’autres États, en montrant comment la peur institutionnalisée devient un “modèle” sinistre.


L’éthique face à la peur : variable d’ajustement

L’histoire de ces régimes montre que l’éthique n’est souvent qu’une façade, un discours qui tente de moraliser des pratiques de domination par la peur. On explique que les camps défendent la révolution, la nation, la sécurité ; que les lois liberticides sont temporaires, nécessaires, responsables ; que les campagnes de peur sont pour notre bien.

Dans nos sociétés contemporaines, les débats sur “l’éthique de l’usage de la peur en politique” reconnaissent que ce registre émotionnel peut gravement altérer la liberté de jugement et la démocratie. Pourtant, cette même peur continue d’être utilisée, car elle fonctionne, et les dirigeants savent très bien que, face à une menace suffisamment dramatisée, beaucoup accepteront de sacrifier un peu plus de liberté pour un peu de “sécurité”.

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