Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 168 – Quand les saints de vitrine manipulent les foules en costume d’ange
Il y a des gens qui adorent se présenter comme des modèles de vertu. Ils parlent doucement, sourient beaucoup, citent la morale à chaque détour, et se donnent des airs de gardiens du bien commun. À les entendre, ils seraient presque des saints de la modernité, des pédagogues du vrai, des protecteurs de la foule égarée. En réalité, ce sont souvent des chiourmes d’egos : des petits chefs du récit, des fabricants d’image, des artisans de domination psychologique qui se prennent pour des lumières alors qu’ils ne font que projeter leur ombre.
Le plus savoureux, dans cette comédie, c’est qu’ils prétendent guider les autres vers la clarté tout en cultivant soigneusement les zones grises. Ils veulent que l’on croit à leur intégrité, à leur transparence, à leur sens du service public ou du bien collectif, mais ils savent très bien exploiter les failles, les ambiguïtés et les silences. Et surtout, ils savent une chose essentielle : la majorité des gens ne vérifie pas tout, ne lit pas tout, et finit souvent par faire confiance à ceux qui ont déjà l’air crédibles. Voilà leur terrain de chasse.
Le problème, aujourd’hui, c’est que la manipulation n’a plus besoin d’un grand complot (quoique pour la covid…). Elle se contente d’outils techniques, de mécanismes invisibles et d’une foule d’intermédiaires qui rendent tout plus flou. Une information peut être orientée, une identité peut être masquée, un cadre peut être verrouillé, un récit peut être rendu plausible sans jamais être complètement vrai. Le plus drôle — ou le plus triste — c’est que les institutions qui devraient éclairer ces sujets restent souvent muettes, prudentes, ou étrangement en retard sur les réalités techniques. Elles ont pignon sur rue, elles parlent fort de valeurs, de cadre, de responsabilité, mais dès qu’il faut nommer les usages détournés, elles deviennent subitement timides.
Alors on nous demande de faire confiance. Toujours. Faire confiance aux interfaces, aux réglages, aux règles internes, aux “conditions d’utilisation”, aux contrôles supposés, aux experts autoproclamés, aux belles âmes médiatiques qui expliquent que tout est sous contrôle. Pendant ce temps, les manipulateurs de masse continuent de façonner les perceptions, de tenir les gens dans une dépendance douce, de distribuer des doses de vérité et de mensonge comme on distribue des calmants. Ils ne disent pas “obéis”. Ils disent “sois raisonnable”. Ils ne disent pas “tais-toi”. Ils disent “nuance”. Et c’est souvent comme ça qu’on bâillonne le plus efficacement.
Le plus inquiétant n’est pas qu’ils mentent. Le plus inquiétant, c’est qu’ils donnent l’impression de dire la vérité. Ils fabriquent une ambiance morale, une posture de vertu, une mise en scène du respect et de la responsabilité, tandis qu’ils gouvernent par l’influence, la pression symbolique et la peur de sortir du rang. On finit par s’autocensurer avant même qu’on nous censure. On se corrige avant même d’avoir pensé. On se range avant même d’avoir compris. Et c’est là que leur pouvoir devient vraiment redoutable : quand la domination n’a même plus besoin de se montrer.
Alors, sommes-nous encore certains de posséder notre libre arbitre ? La réponse honnête, c’est : pas autant qu’on le croit. Le libre arbitre ne disparaît pas d’un coup, comme un interrupteur. Il s’érode. Il se fatigue. Il se laisse entourer, orienter, distraire, conditionner. Nous restons capables de choisir, bien sûr, mais nos choix se font dans un environnement saturé d’influences, de récits prémâchés et de fausses évidences. Et plus les manipulateurs savent se donner une image de saints, plus ils rendent ce conditionnement acceptable.
Le vrai scandale n’est donc pas seulement leur hypocrisie. C’est notre vulnérabilité collective à cette hypocrisie. Nous voulons croire aux visages propres, aux discours bien repassés, aux institutions rassurantes, aux figures d’autorité impeccables. Mais la société moderne a ceci de cruel qu’elle permet à des ego affamés de se déguiser en consciences exemplaires. Et tant qu’on ne les nommera pas pour ce qu’ils sont — des fabricants de consentement déguisés en sauveurs — ils continueront d’avancer, tranquilles, avec notre fatigue pour alliée.
Au fond, la question n’est pas seulement de savoir si nous avons encore un libre arbitre. La vraie question est de savoir combien de couches de manipulation il faut enlever avant de retrouver un choix vraiment libre. Et cette question-là, justement, ceux qui aiment tant se faire passer pour des saints préfèrent qu’on ne la pose jamais.
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