Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 179 – De la chaîne de montage à la pensée calibrée : la grande standardisation des « bienveillants »
On nous avait promis l’émancipation. On a eu… la normalisation.
La révolution industrielle avait ses chaînes de montage, ses pièces interchangeables et ses normes strictes. Objectif : produire plus, plus vite, et surtout de manière uniforme. Deux siècles plus tard, surprise : la standardisation a changé d’usine. Elle ne fabrique plus des boulons, elle fabrique des opinions.
Bienvenue dans l’ère de la « bienveillance » standardisée.
Car enfin, qu’est-ce qu’un “bon” citoyen aujourd’hui ? C’est simple : il parle bien, pense bien, réagit bien. Et surtout, il réagit comme il faut, quand il faut. Comme dans toute bonne organisation industrielle, les écarts sont considérés comme des défauts de fabrication.
Premier principe : le langage normé. Là où l’industrie imposait des standards techniques, le nouveau monde impose des standards lexicaux. Les mots évoluent, se redéfinissent, se remplacent. Non pas lentement, mais par mises à jour successives. Ne pas suivre, c’est déjà être en retard. Et dans ce système, être en retard, c’est être suspect.
Deuxième étape : la production en série des indignations. Autrefois, une usine produisait des objets. Aujourd’hui, certains espaces numériques produisent des réactions. Même schéma, même tempo : un événement, une grille de lecture, une réaction attendue. Le tout reproduit à grande échelle. Une indignation bien calibrée, immédiatement reconnaissable, prête à l’emploi.
Troisième rouage : le contrôle qualité. Dans toute chaîne de production, il faut éliminer les défauts. Ici, ce sont les écarts de langage, les maladresses, les opinions divergentes. Le contrôle ne se fait plus en bout de chaîne, mais en continu, par tous. Chacun devient inspecteur du discours de l’autre. Une auto-surveillance collective, efficace et peu coûteuse.
Quatrième élément : l’interchangeabilité. Dans un système standardisé, peu importe qui occupe le poste, pourvu qu’il respecte les normes. Il en va de même ici : les discours se ressemblent, les prises de position s’alignent, les profils deviennent prévisibles. L’individu s’efface derrière la conformité.
Et comme toute révolution industrielle, celle-ci a ses gagnants. Ceux qui maîtrisent parfaitement les codes, les normes et les évolutions du moment occupent une position centrale. Ils deviennent les nouveaux contremaîtres du discours acceptable. Non élus, mais largement suivis.
Le plus ironique dans tout cela ? Cette standardisation avance sous la bannière de la diversité. Comme si multiplier les identités impliquait nécessairement uniformiser les pensées. Comme si la richesse des différences devait passer par un mode d’emploi unique.
Bien sûr, tout cela part souvent d’intentions louables. Comme la révolution industrielle visait à améliorer la production, ces mouvements prétendent améliorer la société. Mais l’histoire nous a appris une chose simple : toute standardisation a un coût. Et ce coût, c’est souvent la nuance, la spontanéité, et parfois même la liberté de penser autrement.
Alors non, nous ne sommes pas dans une usine. Mais parfois, en observant certains débats, on pourrait presque entendre le bruit régulier d’une chaîne de montage.
Et se demander, au fond, si la prochaine étape ne sera pas l’étiquetage : conforme… ou défectueux (P.S. : je crois que c’est déjà fait !).
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