Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 248 – Le tribunal du bien : quand le wokisme transforme le débat en séance d’autocritiqueLe tribunal du bien : quand le wokisme transforme le débat en séance d’autocritique
Le racisme, ce formidable accélérateur d’ego
Il fut un temps où dénoncer une injustice supposait de produire des faits, de défendre une victime et, accessoirement, de proposer une solution. Aujourd’hui, dans certaines chapelles militantes, il suffit parfois de prononcer les bons mots — privilège, domination, racisation, déconstruction — pour obtenir instantanément le diplôme de personne moralement supérieure.
Le procédé est ingénieux. On ne discute plus seulement d’un comportement précis : on classe les individus dans des catégories morales. Les uns sont réputés « dominants », les autres « dominés » ; les premiers doivent s’expliquer, les seconds bénéficient d’une présomption de vertu. Même la possibilité d’un préjugé raciste peut alors dépendre de l’identité supposée de celui qui parle.
C’est ainsi qu’une personne racisée peut être reconnue comme victime d’un racisme structurel, mais difficilement comme auteur d’un racisme individuel. La distinction entre ces deux niveaux peut être utile dans une analyse sociologique ; elle devient beaucoup moins saine lorsqu’elle sert à distribuer les bons et les mauvais points avant même d’examiner les faits. Des travaux et débats consacrés au « wokisme » montrent précisément cette opposition entre une définition individuelle du racisme et une définition structurelle centrée sur les rapports de pouvoir.
– https://www.ekr.admin.ch/publications/f929.html
– https://www.fondapol.org/etude/lideologie-woke-1-anatomie-du-wokisme/
Le tour de passe-passe consiste donc à changer de définition en cours de route :
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quand il faut dénoncer un propos, le racisme est une violence ;
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quand le propos vient d’un membre du groupe réputé dominé, il devient parfois une simple « réaction » ;
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quand un contradicteur demande de la cohérence, on lui répond qu’il ne comprend pas les rapports de pouvoir ;
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quand il insiste, il devient lui-même le problème.
Le débat est plié. Le tribunal a rendu son verdict avant l’audience.
Le marché du prestige moral
Il serait excessif de prétendre que toutes les personnes se disant woke manipulent leur entourage. Certaines défendent sincèrement l’égalité, combattent des discriminations réelles et utilisent des concepts utiles pour décrire des mécanismes sociaux. Le problème apparaît lorsque la cause devient un instrument de classement social : qui est le plus pur, le plus déconstruit, le plus vigilant, le plus prompt à repérer l’hérésie chez son voisin ?
La psychologie sociale a étudié ce phénomène sous le nom de grandstanding moral, c’est-à-dire l’usage du discours moral pour accroître son statut ou son image publique. Les recherches disponibles associent cette posture à la recherche de prestige, à la dénonciation publique des transgressions et à davantage de conflits politiques ou interpersonnels. Elles soulignent aussi que le mécanisme n’est pas réservé à la gauche : il peut se retrouver dans différents camps idéologiques.
– https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6795490/
– https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8756259/
Autrement dit, le militant qui publie douze messages pour expliquer que tout le monde est raciste sauf lui ne cherche pas toujours uniquement à corriger une injustice. Il peut aussi chercher :
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la reconnaissance de son groupe ;
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la position de gardien du vocabulaire légitime ;
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l’admiration des spectateurs ;
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une supériorité symbolique sur les « ignorants » ;
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l’exclusion d’un adversaire devenu moralement infréquentable.
Le fil de discussion se transforme alors en concours de pureté. Le gagnant n’est pas celui qui explique le mieux le problème, mais celui qui trouve la formule la plus humiliante et la plus applaudie par son camp.
De la cause au catéchisme
Une cause politique devient inquiétante lorsqu’elle ne tolère plus seulement la critique, mais exige la confession. L’intéressé ne doit plus dire : « Je ne suis pas d’accord ». Il doit reconnaître qu’il est mal informé, privilégié, inconscient, complice ou structurellement coupable. Et si son excuse n’est pas jugée suffisamment convaincante, il devra produire une autocritique plus approfondie.
Ce mécanisme rappelle, par analogie — et non par assimilation historique — certaines pratiques de critique et d’autocritique des partis révolutionnaires et des régimes autoritaires. Des historiens ont montré que l’autocritique soviétique pouvait servir à discipliner les membres, à débusquer l’« ennemi » et à obtenir l’adhésion à une ligne idéologique. Une autocritique jugée insuffisante appelait parfois une autocritique supplémentaire : le repentir devait lui-même être contrôlé.
– https://books.openedition.org/editionsmsh/7585
Dans la Chine maoïste, les intellectuels étaient également soumis à des exercices de « rééducation » et de confession idéologique, destinés à identifier leurs supposées défaillances et à les débarrasser de leurs idées considérées comme bourgeoises.
– https://www.britannica.com/topic/education/Education-under-communism
– https://www.britannica.com/topic/history-of-China/The-Cultural-Revolution-1966-76
La ressemblance contemporaine ne porte évidemment ni sur la violence d’État, ni sur les camps, ni sur la privation de liberté. Elle peut porter, dans certains espaces militants fermés, sur une structure de fonctionnement :
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un groupe définit la vérité légitime ;
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un vocabulaire obligatoire permet de la reconnaître ;
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une faute idéologique est signalée ;
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l’accusé doit se justifier ;
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ses excuses sont évaluées par le groupe ;
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une nouvelle faute peut être découverte dans la manière dont il s’est défendu.
La différence entre un groupe militant sur un réseau social et un camp de rééducation demeure immense. Les confondre serait historiquement absurde et irrespectueux envers les victimes de régimes totalitaires. Mais cela n’interdit pas d’observer qu’un petit tribunal numérique peut reproduire, à une échelle dérisoire mais inquiétante, certains ressorts de la confession publique, de la surveillance mutuelle et de la conformité idéologique.
Le goulag n’a pas été remplacé par une story Instagram. Heureusement. Mais la mise au pilori numérique n’est pas pour autant une pratique démocratique exemplaire.
Le vocabulaire comme barbelé
Le pouvoir de ces pratiques repose largement sur la confiscation des mots. Celui qui contrôle le lexique contrôle le cadre de la discussion.
Le terme « racisé », par exemple, peut servir à décrire le fait qu’une personne est perçue et traitée à travers une catégorie raciale. Mais il peut aussi devenir une identité politique qui confère automatiquement une autorité morale. De même, le mot « structurel » peut désigner des mécanismes institutionnels réels ; il peut également devenir une formule magique permettant de rendre toute contradiction suspecte.
À partir de là, trois techniques sont particulièrement efficaces :
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l’essentialisation inversée : on reproche aux autres de réduire les personnes à leur origine, tout en les classant soi-même selon leur couleur ou leur appartenance supposée ;
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l’immunité morale : certains propos sont excusés parce que leur auteur appartient au « bon » groupe ;
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la culpabilité extensible : une personne peut être accusée non seulement de ce qu’elle a fait, mais aussi de ce qu’elle représente, de ce dont elle bénéficie ou de ce qu’elle n’a pas dénoncé.
La logique devient impossible à falsifier. Si vous contestez l’accusation, cela prouve que vous êtes dans le déni. Si vous vous excusez, cela prouve que l’accusation était fondée. Si vous demandez des preuves, vous manifestez votre attachement aux structures oppressives. Dans un tel système, l’accusé ne peut pas gagner : il ne peut que demander une peine aménagée.
Une vieille recette sous emballage neuf
Le ressort n’est pas exclusivement woke. Les extrêmes politiques, les sectes idéologiques et les communautés numériques utilisent souvent les mêmes leviers : langage réservé aux initiés, distinction entre les « éveillés » et les autres, dénonciation des déviants, pression du groupe et récompense symbolique accordée aux plus zélés.
La recherche sur le grandstanding moral indique d’ailleurs que la quête de prestige et la volonté de domination discursive ne sont pas la propriété d’un seul bord politique. Les réseaux sociaux favorisent les prises de position moralisées, les chambres d’écho et l’escalade des conflits.
– https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/pops.70132
Le manipulateur contemporain n’a donc pas nécessairement besoin d’un uniforme, d’un bureau de police politique ou d’un manuel de rééducation. Il lui suffit parfois :
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d’une audience captive ;
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d’un lexique intimidant ;
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d’une indignation permanente ;
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d’un adversaire à désigner ;
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et d’un bouton « partager ».
La technologie a changé. La vanité humaine, beaucoup moins.
Défendre l’égalité sans fabriquer de nouveaux intouchables
La lutte contre le racisme perd sa crédibilité lorsqu’elle applique deux morales différentes selon l’identité de l’auteur. Une règle simple vaut mieux qu’un système de castes morales : un propos raciste doit être qualifié selon son contenu et son effet, sans accorder une immunité automatique à celui qui le prononce.
Il faut aussi distinguer trois choses :
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l’analyse des discriminations structurelles ;
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la responsabilité individuelle d’un comportement ;
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l’exploitation militante d’une accusation à des fins de prestige ou de pouvoir.
Ces niveaux peuvent coexister, mais ils ne doivent pas être mélangés pour fabriquer une culpabilité héréditaire ou une innocence automatique.
Une démocratie adulte n’exige pas que chacun se confesse devant le comité des personnes les plus vertueuses du quartier. Elle demande que les faits soient examinés, que les victimes soient entendues, que les accusations soient proportionnées et que chacun puisse répondre sans être expulsé symboliquement de la communauté humaine.
Sinon, nous ne combattons plus le racisme : nous changeons simplement les gardiens du tribunal.
Note méthodologique
Cet article critique certaines pratiques militantes et certains usages du discours « woke », pas les personnes racisées en tant que telles ni la lutte contre les discriminations. La comparaison avec les pratiques d’autocritique et de rééducation est volontairement limitée aux mécanismes de pression idéologique ; elle ne prétend pas assimiler les conflits sur les réseaux sociaux aux crimes et à la coercition des régimes totalitaires.
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