Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 258 – La planète des bipolaires non diagnostiqués : quand le déni devient une institution

Il était une fois une planète de bipolaires non diagnostiqués

Il était une fois une planète parfaitement ordinaire, où personne n’était « bipolaire ». Officiellement, du moins. Tout le monde y était stable, rationnel, modéré et raisonnable — surtout dans les réunions, les plateaux télé et les discours officiels. En réalité, la moitié de la population oscillait entre l’idée géniale du siècle et l’envie de brûler le mobilier, tandis que l’autre moitié faisait semblant de ne rien remarquer.

https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/bipolar-disorder- 

Le problème n’était pas la bipolarité. Le problème, c’était le diagnostic. Car une fois qu’on nomme une chose, il faut bien admettre qu’elle existe — et cela, aucune civilisation digne de ce nom ne peut le supporter longtemps.

La grande politique du silence

Sur cette planète, chaque habitant luttait donc pour imposer sa position, tout en veillant religieusement à ce que personne ne découvre la position de l’autre. On ne sait jamais : un esprit pernicieux pourrait comparer, relier, comprendre. Pire : il pourrait en tirer une conclusion.

Le ministre du Développement durable annonçait ainsi, un lundi, qu’il fallait sauver la planète ; le mardi, il signait l’autorisation d’un projet qui la rase. Personne ne devait mettre les deux discours côte à côte. Ce n’était pas de l’incohérence : c’était de la souveraineté narrative.

Les médias, fidèles gardiens du temple, avaient inventé une technique admirable : la mémoire courte. Hier, une déclaration était « historique ». Aujourd’hui, elle n’avait jamais existé. Demain, celui qui la rappellerait serait un complotiste, un rancunier ou un ennemi du progrès.

La démocratie des humeurs

Les élections devenaient de purs ballets météorologiques. Un candidat promettait l’austérité avec des larmes de compassion, puis la générosité avec des chiffres de banquier. Les électeurs, épuisés, votaient moins pour un programme que pour l’humeur du moment : colère, espoir, peur, fatigue — souvent les quatre dans la même semaine.

Les partis politiques se scindaient non pas en gauche et droite, mais en phase haute et phase basse. En phase haute : grands projets, grands mots, grandes promesses. En phase basse : commissions, rapports, « contextualisation » et appels au calme. Les citoyens apprenaient à ne jamais demander : « Et la dernière fois ? » C’était jugé cruel.

L’économie des montagnes russes

L’économie, elle, s’épanouissait merveilleusement. On achetait en euphorie, on paniquait en déprime, on refinançait la panique en euphorie. Les marchés adoraient ce système : la volatilité était devenue une vertu morale, preuve de dynamisme.

Les salariés, eux, devaient être flexibles, résilients, agiles et positifs. Traduction : capables de changer d’avis, d’employeur, de contrat et de logement sans jamais demander pourquoi. Ceux qui pointaient l’absurdité du système étaient invités à faire un « travail sur soi ». Le problème n’était jamais la planète ; c’était toujours l’individu qui la regardait trop attentivement.

La santé mentale, victime collatérale

Ironie suprême : sur cette planète, parler de santé mentale était à la fois à la mode et interdit. On organisait des semaines de prévention, on affichait des numéros verts, on disait « il faut en parler ». Mais dès qu’on parlait vraiment — d’un diagnostic, d’un traitement, d’un arrêt de travail, d’une souffrance réelle — le silence revenait aussitôt, plus épais qu’avant.

Ce n’est pas de la fiction gratuite : la stigmatisation entretient précisément le secret, retarde la demande d’aide et aggrave les parcours de soin. L’OMS rappelle que beaucoup de troubles bipolaires restent mal diagnostiqués ou non traités, et que la discrimination limite l’accès aux soins, à l’emploi, au logement et à l’éducation. Les recherches montrent aussi que la peur du rejet pousse à cacher le trouble et à éviter les soins, avec des conséquences sérieuses sur l’évolution de la maladie.

– https://academic.oup.com/book/24609/chapter-abstract/187897857?redirectedFrom=fulltext

 

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La conséquence finale : l’oubli organisé

À force de vouloir empêcher les quidams de rapprocher les positions, la planète inventa l’oubli organisé. On ne niait plus les faits : on les noyait. Chaque scandale était suivi d’un autre scandale, chaque promesse d’une contre-promesse, chaque vérité d’une mise au point.

Les habitants ne devenaient pas plus bêtes. Ils devenaient fatigués. Et un peuple fatigué ne révolte plus : il scrolle.

À la fin, personne ne savait plus qui était bipolaire, qui ne l’était pas, ni même si la question avait un sens. Mais tout le monde savait une chose : il ne fallait surtout pas mettre les positions de l’un et de l’autre sur la même table. Car si un jour les morceaux s’emboîtaient, on découvrirait que la folie n’était peut-être pas chez ceux qu’on diagnostiquait — mais dans l’organisation collective qui avait fait du déni une institution.

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