Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 273 – Bosnie, Covid : les citoyens paient, les donneurs de leçons paradent
Il existe une spécialité que les frontières n’arrêtent jamais : expliquer aux populations qu’on les protège tout en leur demandant de renoncer à poser des questions. Le chef explique, le porte-parole confirme, les fidèles applaudissent. Quant au citoyen, il est prié de faire confiance — et, si possible, de régler la facture sans regarder le détail.
La guerre de Bosnie offre des exemples tragiques de cette confiscation du jugement. La crise du Covid, dans un contexte radicalement différent, permet d’interroger certains ressorts de communication et certains risques d’exclusion. Comparer des mécanismes n’est toutefois pas assimiler une politique sanitaire à un génocide : sans cette distinction, la critique devient elle-même une machine à brouiller les faits.
1. Première incohérence : présenter des voisins comme des ennemis de toujours
Commençons par remettre les étiquettes à leur place. La guerre de Bosnie-Herzégovine, de 1992 à 1995, ne se résume pas à un match « Serbie contre Bosnie ». Elle a notamment impliqué des forces serbes de Bosnie, des forces gouvernementales bosniennes et des forces croates, avec l’implication des États voisins. Confondre les dirigeants, les armées et les populations, c’est déjà adopter le raccourci dont les nationalismes se nourrissent. icty
Le tour de passe-passe consistait ensuite à transformer les voisins en ennemis héréditaires. Dans une intervention publiée par le United States Holocaust Memorial Museum, le journaliste Kemal Kurspahić décrit comment des médias nationalistes ont réactivé les peurs historiques et projeté les conflits du passé sur les habitants du présent. ushmm
La recette est pratique : votre voisin n’est plus celui qui vous prête une échelle. Il devient le représentant local de huit siècles de griefs, personnellement responsable du chapitre entier.
Le parallèle utile avec les débats sanitaires ne porte pas sur les crimes : il porte sur le danger de transformer une personne en catégorie. Dès qu’une discussion se réduit à une étiquette censée résumer toute la valeur morale d’un individu, on ne cherche plus à convaincre. On distribue les bons et les mauvais points.
2. Deuxième incohérence : « libérer » un territoire en chassant ses habitants
Dans les discours de propagande analysés par Kurspahić, des opérations de « nettoyage ethnique », accompagnées d’expulsions et d’atrocités, ont été présentées comme des « libérations ».
Admirable gymnastique du vocabulaire : les habitants perdent leur maison, mais le communiqué gagne un mot positif.
Ce n’est pas une simple maladresse de communication. Rebaptiser une violence permet de rendre sa contestation plus difficile : qui voudrait s’opposer à une « libération » ?
La leçon dépasse ce conflit : un objectif présenté comme généreux ne dispense jamais d’examiner les moyens. « Protection », « solidarité » et « responsabilité » ne sont pas des certificats de moralité à usage illimité. Une mesure se juge aussi à ses effets, à sa proportionnalité et aux droits qu’elle préserve.
3. Troisième incohérence : une « zone de sécurité » où la sécurité s’effondre
Srebrenica avait été déclarée « zone de sécurité » par l’ONU. En juillet 1995, les forces serbes de Bosnie l’ont prise ; plus de 8 000 hommes et garçons musulmans bosniaques ont été assassinés. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a établi le caractère génocidaire de ces crimes.
– https://www.icty.org/en/outreach/documentaries/srebrenica-genocide-no-room-for-denial
Ici, l’ironie doit viser les promesses institutionnelles, jamais les victimes. Une appellation rassurante n’a pas constitué une protection effective.
Voilà l’incohérence : proclamer une garantie que l’on ne parvient pas à faire respecter. Le tampon était officiel ; la sécurité ne l’était pas.
La leçon n’est pas que toutes les institutions mentent. Elle est qu’une promesse de protection doit être accompagnée de moyens, de responsabilités identifiables et de comptes à rendre. Sinon, le mot protège surtout celui qui l’a prononcé.
4. Quatrième incohérence : sortir de la guerre ethnique en conservant des barrières ethniques
L’ordre constitutionnel issu de Dayton a permis de mettre fin à la guerre, mais il a aussi installé des conditions d’accès à certaines fonctions fondées sur l’appartenance aux « peuples constituants ». En 2009, dans l’affaire Sejdić et Finci, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’exclusion de candidats rom et juif de la présidence et de la Chambre des peuples.
– https://rm.coe.int/0900001680a58554
En langage administratif : « Tous citoyens, mais veuillez vérifier si votre identité ouvre droit au bon formulaire. »
Il faut tenir ensemble les deux réalités : le compromis répondait à une situation de sortie de guerre extrêmement fragile ; cela ne rendait pas ses discriminations éternellement acceptables. La Cour l’a précisément souligné dans les affaires suivantes. coe
Le piège général est là : une exception conçue pour traverser une crise peut finir par prendre ses habitudes. Elle s’installe, range ses dossiers et vous explique qu’elle a toujours habité ici.
5. Cinquième incohérence : demander la confiance avec une communication incompréhensible
Pendant la Covid, la communication française sur les masques a ébranlé la confiance. Un rapport d’évaluation relève que le discours initial très tranché sur leur inutilité pour le grand public a pu apparaître comme un argument destiné à masquer la pénurie. Il distingue toutefois cette perception de l’existence d’un débat scientifique réel à cette période.
Le citoyen pouvait donc légitimement demander : « Expliquez-vous ce que vous savez, ce que vous ignorez, ou ce que vous avez encore en stock ? »
Mais la désinformation organisée et arrangée par quelques eugénistes mérite, sans doute, mieux qu’un verdict qui ne peur-être qu’arrangé. Dans sa décision présentée le 16 octobre 2025, le Conseil d’État a, en effet, estimé que l’évolution des recommandations sur les masques était cohérente avec les recommandations scientifiques et adaptée au contexte de pénurie mondiale.
Ces constats ne disent pas exactement la même chose : l’un souligne une communication ayant nourri la défiance ; l’autre apprécie la cohérence de la réponse publique. Les citer ensemble évite de transformer une critique fondée en accusation générale de mensonge délibéré. Alors que mensonge il y a bien eu.
Mais changer d’avis parce que les connaissances évoluent est-il manipuler ? Faire comme si l’incertitude n’existait pas, puis reprocher à de quelconques « responsables » d’avoir remarqué le changement, voilà en revanche une excellente façon de perdre sa confiance.
6. Sixième incohérence : protéger les vulnérables tout en risquant de les écarter
Le point de comparaison le plus sérieux concerne la dignité des personnes âgées et handicapées.
Pendant la pandémie, des responsables internationaux ont alerté sur le risque de décisions d’accès aux soins fondées uniquement sur l’âge ou le handicap. L’OMS a relayé cette exigence : les décisions doivent reposer sur les besoins médicaux et les meilleures connaissances disponibles, non sur des critères discriminatoires. Une note des Nations unies a également signalé le risque accru de discrimination envers les personnes handicapées dans l’accès aux soins vitaux.
– https://www.who.int/news-room/feature-stories/detail/leaders-speak-out-older-people-covid-19
À quoi sert une grande déclaration sur la protection des fragiles si, lorsque les ressources manquent, leur égalité devient négociable ?
C’est, pourtant, à quelques discours eugéniste que la crème de la crème d’une doctrine visant à prétendument « améliorer » les populations par la sélection de caractères héréditaires s’est employée avec brutalité, arrogance et discrimination. Faisant, ainsi, perdre en précision ce qu’ils on gagnaient en décibels. En agissant ainsi, nos prétendus « responsables éveillés » n’ont qu’établi des principes discriminatoires qui démontrent l’existence d’un programme eugéniste concerté pendant la Covid.
– https://www.genome.gov/about-genomics/fact-sheets/Eugenics-and-Scientific-Racism
On peut dénoncer une hiérarchisation des vies sans inventer les intentions de ceux qui la pratiqueraient. Les faits sont suffisamment graves quand ils sont établis : inutile de leur fabriquer des accessoires (mais, encore faut-il vouloir les voir).
7. Septième incohérence : dénoncer la propagande seulement lorsqu’elle vient du camp adverse
Reconnaître les crimes commis contre des Serbes n’efface pas le génocide de Srebrenica. Le TPIY a documenté des sévices et des meurtres de détenus serbes dans l’enclave, tout en établissant séparément le plan d’exécution massive et d’expulsion mis en œuvre en juillet 1995 par les forces serbes de Bosnie. Les responsabilités ne se dissolvent pas dans un confortable « tout le monde pareil ». icty
Même discipline pour la Covid : relever une mauvaise communication ne suffit pas à invalider toute politique sanitaire ; constater un risque discriminatoire ne prouve pas que tous les soignants ou tous les décideurs le partageaient.
C’est moins spectaculaire qu’un grand procès collectif via les Réseaux Sociaux. Mais c’est précisément ce qui distingue une critique d’une propagande.
Le manipulateur vous demande de choisir votre camp avant de regarder les faits. Le citoyen libre fait l’inverse — ce qui, reconnaissons-le, complique terriblement le travail des distributeurs de certitudes.
Le peuple n’est pas un accessoire de communication
Le fil conducteur n’est donc pas un prétendu plan unique reliant la responsabilité des antivax à la pandémie. Ce sont des questions à poser chaque fois qu’un pouvoir, un mouvement ou un personnage médiatique prétend parler au nom du bien :
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Qui est désigné comme une menace, et sur quelles preuves ?
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Quels actes se cachent derrière les mots rassurants ?
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Quels droits deviennent soudain conditionnels ?
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Qui peut contester sans être disqualifié d’avance ?
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Qui répond des conséquences lorsque la promesse de protection échoue ?
Les donneurs de leçons aiment beaucoup le peuple lorsqu’il approuve. Ils le trouvent nettement moins admirable lorsqu’il réclame les pièces du dossier.
C’est pourtant là que commence la démocratie : quand les citoyens cessent de servir de figurants à la mise en scène de ceux qui prétendent les sauver.
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