Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 274 – Défenseurs de la veuve et de l’orphelin : la vitrine avant la victime
Ils arrivent toujours en sauveurs. Cravate impeccable, voix grave, larmes parfaitement dosées : les grands défenseurs de la veuve et de l’orphelin ont une mission sacrée. Protéger les faibles, punir les coupables, réconforter les victimes et, accessoirement, occuper les plateaux télé jusqu’à ce que l’indignation retombe et pour faire oublier, comme d’habitude, d’autres histoires.
Leur discours est simple : personne ne doit échapper à la justice. Sauf, souvent, lorsqu’il s’agit de quelqu’un d’utile, d’influent, de médiatique ou simplement de trop embarrassant pour être traité comme monsieur Tout-le-monde.
Prenons un de ces manipulateurs dont on tirera un portrait imaginaire, appelons-le Jean-Édouard la Lumière. Il est visé par une pile d’incitations à la haine, de pressions pour qu’une bande de manipulateurs narcissiques ne lui pose la moindre question et des manipulations qui feraient tomber n’importe quel citoyen lambda en quelques semaines. Mais lui, il revient sur le devant de la scène, souriant, applaudi, entouré de gens qui parlent de « présomption d’innocence » avec une émotion soudaine.
Et ils ont raison sur un point : la présomption d’innocence existe. Elle est même essentielle. Le problème, c’est qu’elle semble avoir deux versions. Pour le petit délinquant pris en flagrant délit devant une vitrine, elle tient dans une comparution immédiate. Pour le notable entouré d’avocats, de communicateurs et d’amis bien placés, elle devient une œuvre d’art : longue, délicate, silencieuse, presque mystique.
Une vitrine cassée ? Là, la République ne rigole plus. Trois policiers, un procureur, une audience express, une cellule et un communiqué avant même que le balai de la nuit ait fini son travail. Le commerce doit rouvrir, la société doit être protégée, l’ordre doit triompher.
Une plainte pour quelque chose ? Là, on découvre soudain la complexité du monde. Il faut du temps, des expertises, des vérifications, des recours, des non-lieux potentiels, des expertises contradictoires, puis peut-être un classement, puis peut-être rien du tout. La victime, elle, attend. Elle attend que la procédure avance, que sa parole soit entendue, que le dossier ne disparaisse pas dans un tiroir administratif.
On pourrait presque proposer une réforme révolutionnaire : pour bénéficier d’une procédure rapide, toute victime devrait indiquer si une vitrine a été endommagée pendant les faits. Pas de vitrine, pas d’urgence. C’est cruel ? Oui. Mais c’est exactement la logique absurde que la satire doit mettre en évidence.
Car le vrai scandale n’est pas seulement la lenteur. C’est la hiérarchie invisible des douleurs. Certaines victimes ont droit aux caméras, aux communiqués et aux sanctions immédiates. D’autres ont droit à un numéro de dossier, à des délais interminables et à la même phrase rassurante : « Votre plainte a bien été enregistrée. », quand ce n’est pas, carrément, la pendre pour une conne.

Les grands défenseurs de la morale, eux, adorent ce système dans lequel ils peuvent passer à la machine leurs linges sales. Ils peuvent pleurer sur les victimes le lundi, dîner avec les puissants le mardi, défendre la fermeté le mercredi et réclamer de la nuance le jeudi. Le vendredi, ils expliquent que la justice doit rester indépendante — ce qui est vrai — mais sans jamais demander pourquoi elle paraît si dépendante du statut social des personnes qu’elle doit juger.
La veuve et l’orphelin, dans tout ça ? Ils servent surtout de décor. On les invoque pour justifier les lois, les discours, les budgets et les carrières. Mais lorsqu’ils ont réellement besoin d’être protégés, ils découvrent que la protection a souvent un dress code : il vaut mieux être riche, connu, entouré ou utile au bon moment.
Et lorsque l’un des leurs est visé, la musique change. On ne parle plus de « prédateur », de « victime » ou de « responsabilité ». On parle de vie privée, de complot médiatique, de lynchage public, de présomption d’innocence et de droits de la défense. Tous des principes légitimes, évidemment. Mais étrangement, ces grands principes ne sont jamais aussi bruyants que lorsque ce sont les puissants qui en ont besoin.
La justice devrait être aveugle. Dans la réalité satirique, elle porte parfois des lunettes très sélectives : elle voit parfaitement le caillou lancé par un gamin, mais elle a du mal à distinguer un dossier épais déposé par une victime.
Alors oui, la prochaine fois qu’une personne voudra signaler des violences graves, elle devrait peut-être ajouter une précision administrative : « Attention, il y a aussi eu une vitrine cassée. » Cela ne garantira rien, mais au moins, cela pourrait réveiller l’urgence.
Parce qu’au pays des défenseurs de la veuve et de l’orphelin, une chose reste certaine : on pleure facilement sur les victimes, mais on se dépêche surtout quand le mobilier urbain est blessé.
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