Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 275 – Révolution pour tous, sneakers pour quelques-uns : quand les morts-vivants woke découvrent le capitalisme

Visiblement bouleversés par les inégalités, la pollution, le patriarcat, le racisme structurel, l’oppression des algues et le sort tragique des capsules de café, les morts-vivants woke ont organisé une conférence de presse historique.

Leur porte-parole, un cadavre social soigneusement maquillé, les yeux injectés de vertus et le sourire fixé par une agence de communication, a dénoncé avec force « les dérives du capitalisme ».

« Il faut renverser ce système ! », a-t-il hurlé, avant de vérifier discrètement que sa nouvelle montre connectée, fabriquée quelque part où les droits sociaux sont une légende urbaine, n’avait pas pris de rayures.

« Nous voulons une société du bien commun ! », a poursuivi le mort-vivant, sous une banderole financée par une plateforme de livraison, un fonds d’investissement éthique et une marque de vêtements « engagés » produite à l’autre bout du monde.

Personne n’a osé demander pourquoi la révolution avait besoin de tant de logos.

La révolution, mais avec réduction

Le programme est d’une clarté désarmante : détruire l’ordre ancien, remplacer la domination par la bienveillance, abolir les privilèges — puis vendre des tote bags en coton bio pour financer la lutte.

Car ces révolutionnaires ont compris une chose essentielle : on peut dénoncer le consumérisme à condition de le consommer autrement. Plus cher. Plus vert. Plus moral. Avec un slogan brodé dessus.

Le capitalisme n’est plus un système à abattre : c’est un rayon de supermarché à réorganiser.

  • Une oligarchie ? Non, une « communauté de parties prenantes ».

  • Une publicité manipulatrice ? Non, une « campagne de sensibilisation ».

  • Une caste dirigeante ? Non, un « collectif inclusif de décideurs engagés ».

  • Une censure ? Non, une « modération bienveillante ».

  • Une peur collective ? Non, une « prise de conscience urgente ».

Le vocabulaire change, la mécanique reste.

Les mêmes méthodes, un autre drapeau

Sous le communisme, on expliquait au peuple qu’il devait souffrir aujourd’hui pour le paradis de demain. Sous le capitalisme, on lui explique qu’il doit s’endetter aujourd’hui pour accéder au bonheur de demain.

Sous les deux régimes, il y a toujours une caste qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous.

Elle vous parle de liberté, mais décide des mots autorisés. Elle vous parle d’avenir, mais vous interdit de discuter du présent. Elle vous parle d’émancipation, mais vous demande d’abord de vous conformer, de vous taire, de liker, de partager et d’acheter le bon produit.

La désinformation n’a pas besoin d’un dictateur en uniforme. Elle fonctionne très bien avec des influenceurs, des experts médiatiques, des entreprises « engagées » et des militants professionnels dont la révolution commence toujours par un contrat de sponsoring.

On ne brûle plus les livres : on les rend invisibles par algorithme.

On n’envoie plus tout le monde au goulag : on le disqualifie, on le déréférence, on le ridiculise, puis on lui explique gentiment que c’était pour son bien.

Le peuple, variable d’ajustement

Le mort-vivant en chef a néanmoins tenu à rassurer la population :

« Écoutez le peuple. Et si le peuple ne comprend pas, formez-le. S’il résiste encore, c’est qu’il est victime de désinformation. Et s’il persiste, changez de peuple. »

Une phrase qui aurait immédiatement séduit tous les pouvoirs, quelle que soit leur couleur.

Car au fond, capitalistes et communistes, progressistes de salon et réactionnaires de banquet, ont souvent partagé le même secret : le peuple est admirable tant qu’il applaudit, dangereux dès qu’il réfléchit.

Et lorsque la révolution devient une marque, la libération un abonnement et la morale un produit dérivé, il ne reste plus qu’à espérer que les morts-vivants retrouvent, un jour, l’usage de leur cerveau.

Mais bon. Voyons les choses positivement : au moins, eux, ils ont un drapeau.

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