Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 283 – « Je s’appelle Bienveillant » : portrait d’un adhérent woke certifié, zéro défaut, cent pour cent moral
Un adhérent, une mission, une bio
Il s’appelle « Bienveillant ». Enfin, officiellement. Sur les réseaux, il s’appelle « Je s’appelle Bienveillant », parce que « Jean » faisait trop binaire, trop cisgenre et trop peu engageant.
Sa bio est un chef-d’œuvre de modestie : « Écoute active – Antiraciste – Féministe – Écologiste – Allié – Curieux – En apprentissage permanent – Ici pour apprendre – DM ouverts, mais respectueux ».
Il n’a pas d’opinion : il a des positions. Il ne discute pas : il « accueille les parole·s ». Il ne se trompe jamais : il « prend conscience ». Et lorsqu’il est pris en flagrant délit de contradiction, il ne s’excuse pas : il « entame un travail sur lui-même ».
La bienveillance, mais avec conditions
Chez Je s’appelle Bienveillant, la bienveillance est une discipline sportive. Elle se pratique avec un drapeau, un badge, un glossaire et une liste de personnes autorisées à rire.
Il est d’une douceur infinie avec ceux qui pensent comme lui. Il est d’une rigueur implacable avec ceux qui ont le malheur de poser une question. Car chez lui, la curiosité n’est pas une qualité : c’est un symptôme.
« Pourquoi tu dis ça ? » devient une agression.
« Je ne suis pas sûr de comprendre » devient une preuve de complicité.
Et « j’ai un avis différent » devient un appel à la modération immédiate.
Sa bienveillance a donc une règle simple : elle s’arrête exactement là où commence la désobéissance intellectuelle.
Le vocabulaire du salut
Je s’appelle Bienveillant ne parle pas, il « prend la parole ». Il ne se fâche pas, il « nomme la violence ». Il ne rejette personne, il « protège son espace sécurisant ».
Il a remplacé les mots compliqués par des mots encore plus compliqués, afin que personne ne puisse lui répondre sans passer par un dictionnaire militant et une formation de douze modules.
Son arme préférée ? La question rhétorique : « Tu te rends compte du privilège que tu as de pouvoir dire ça ? »
Question à laquelle il est impossible de répondre, puisqu’elle ne cherche pas une réponse. Elle cherche une confession.
Un militant très connecté
Il partage toute cause dès qu’elle est tendance, à condition qu’elle arrive avec un visuel propre, une citation inspirante et un hashtag prêt à l’emploi. Il a la Palestine dans ses stories, l’Amazonie dans ses stories, les femmes battues dans ses stories, et son café bio dans ses stories également.
Il signe les pétitions qu’il n’a pas lues, relaie les chiffres qu’il n’a pas vérifiés et condamne les faits qu’il n’a pas compris. Mais il le fait avec un cœur, alors tout est pardonné.
Quand une vraie personne raconte une vraie galère, il répond : « Merci pour ton témoignage, c’est important de prendre la parole. » Puis il repart poster une infographie sur l’empathie.
Le comité de salubrité conversationnelle
Je s’appelle Bienveillant ne veut pas convaincre. Il veut conformer.
Il rêve d’un monde où chacun pourrait s’exprimer librement — après validation du vocabulaire, du ton, de l’intention supposée, du passé familial, du niveau de privilège et de la couleur de la chaussette.
Il ne brûle pas les livres : il les signale. Il ne censure pas : il « modère les contenus nuisibles ». Il ne veut pas vous interdire de parler : il souhaite simplement que vous parliez correctement, c’est-à-dire comme lui.
Et si vous refusez ? Il vous expliquera, avec beaucoup de douceur, que votre refus est précisément la preuve que vous avez besoin d’être éduqué.
La morale en kit
Le plus beau chez Je s’appelle Bienveillant, c’est qu’il a transformé la morale en abonnement. Il y a le pack de base : tolérance, respect, écoute. Puis les options premium : culpabilité hebdomadaire, autocritique mensuelle, vocabulary update automatique.
Il se croit révolutionnaire parce qu’il change les mots. Il se croit courageux parce qu’il condamne des inconnus sur Internet. Il se croit solidaire parce qu’il partage. Et il se croit ouvert d’esprit parce qu’il accepte toutes les opinions… dès qu’elles ont été préalablement approuvées par le bon comité.
Au fond, Je s’appelle Bienveillant n’est pas méchant. Il est pire : il est certain d’être bon.
Et dans un monde où la bonté devient un uniforme, la nuance devient une faute, et le doute devient un crime, il ne reste plus qu’une question : qui va bienveillanter les bienveillants ?
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