Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 286 – Merci, l’algorithme : la vérité n’est pas rentable
Il faut le reconnaître : les manipulateurs complotistes ont compris une chose que bien des vérificateurs feignent d’ignorer encore. La vérité, c’est long, nuancé, documenté et souvent ennuyeux. Le complot, lui, arrive avec un méchant, une crise imminente, une preuve floue mais « censurée », et une phrase choc en majuscules. Devant un tel catalogue, l’algorithme ne fait pas de la politique : il fait du chiffre d’affaires.
Le complot, produit stars des réseaux
Un post complotiste n’a pas besoin d’être vrai. Il doit surtout être rapide à comprendre, émotionnellement chargé et facile à partager. « Ils veulent vous contrôler » traverse les écrans plus vite que « voici une étude, ses limites méthodologiques et trois réserves ». Les systèmes de recommandation privilégient l’engagement — likes, commentaires, partages — ce qui favorise souvent les contenus émotionnels, polarisants ou trompeurs.

Résultat : le complotiste obtient des interactions, l’algorithme obtient du temps d’écran, l’annonceur obtient une audience, et le citoyen obtient une théorie du complot en cadeau. Tout le monde gagne, sauf la réalité.
La vérification, pauvre hère du fil d’actualité
Le fact-checker, lui, arrive toujours avec le mauvais timing. Il explique, source, nuance, corrige. Mais une correction n’a jamais fait pleurer, enrager ou partager grand-monde. Les études sur les plateformes montrent que les contenus peu fiables peuvent recevoir davantage de visibilité lorsqu’ils génèrent un fort engagement, notamment quand ils sont diffusés par des comptes influents. link.springer
Sur X, une étude citée par Science Feedback évoque environ dix fois plus d’interactions pour les contenus trompeurs que pour les sources fiables comparables ; sur Facebook, environ neuf fois plus. Évidemment, ce ne sont pas les faits qui sont récompensés : ce sont les réactions.
L’IA n’est pas neutre, elle est obéissante
L’intelligence artificielle ne « croit » pas aux complots. Elle apprend ce que nous cliquons, regarde, commente et partage. Si nous nourrissons la machine avec de l’indignation, elle nous resservira de l’indignation — avec une sauce complotiste si c’est ce qui fait tourner la roue. Les systèmes de recommandation construisent une boucle de rétroaction à partir des intérêts et interactions de chaque utilisateur.
Alors oui, l’IA peut écrire un texte impeccable sur la désinformation. Mais si personne ne clique sur un article intitulé « Les faits sont complexes et demandent de la lecture », elle apprendra vite que la prudence ne fait pas de vues.
La chronologie, ennemie jurée de la modération
Ironie suprême : remettre les publications dans l’ordre chronologique paraît démocratique. Pourtant, dans une expérience menée avec Meta, ce mode d’affichage a exposé les utilisateurs à davantage de contenus jugés peu fiables que le classement algorithmique, qui avait précisément tendance à faire descendre certaines sources problématiques.
Autrement dit, l’algorithme n’est pas toujours le méchant du film. Parfois, il est le seul à savoir que « liberté d’expression » ne signifie pas « prime automatique au bruit ». Mais expliquer cela prend trois paragraphes ; accuser « l’algorithme » prend un mème.
Ce que les plateformes vendent vraiment
Elles ne vendent pas l’information. Elles vendent l’attention. Et l’attention se monétise mieux lorsqu’elle est captée par la peur, la colère, le scandale ou le sentiment d’appartenir à une minorité éclairée qui « voit ce que les autres ne voient pas ».
– https://bw.bse.eu/wp-content/uploads/2025/07/1501.pdf
Les complotistes ne sont donc pas toujours favorisés parce qu’un grand complot les protégerait. Ils le sont parce qu’ils produisent exactement la matière première que la machine à engagement adore : de l’émotion brute, du conflit et du partage réflexe.
Share this content: