Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 27 – JOUR DE PAIE POUR LES POLITICIENS

Pourquoi avons-nous besoin de législateurs – tous ces représentants et parlementaires que nous aimons tant détester ? La raison principale est simple – c’est plus pratique. Le nombre de choix collectifs auxquels sont confrontés chaque jour les pays rendrait cela bien trop difficile et exténuant si on s’attendait à ce que tout le monde aille voter sur chaque sujet politique. Et le public n’aurait même pas le temps ni la curiosité de faire des recherches et de former des opinions sur tous ces problèmes. Mais ça, quelques machiavéliques manipulateurs égocentriques ne vont pas vous le dire !
Par conséquent, nous déléguons la compréhension des problèmes, la formation de jugements et la prise de décision à un groupe plus petit et donc plus gérable – nos législateurs professionnels. Nous comptons sur leur diligence, et sur leurs jugements, pour représenter nos opinions et pour prendre des décisions à notre place. Cela veut dire que des décisions peuvent être prises avec beaucoup moins de temps, d’efforts ou d’argent.

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Les législateurs et nous

Mais est-ce que les législateurs représentent parfaitement notre opinion ? Les économistes universitaires peuvent l’avoir supposé, mais la plupart des gens (et les hommes politiques eux-mêmes) sont beaucoup moins naïfs. En fait, pour les chercheurs en choix publics, les législateurs ne sont pas différents de nous : ils ont leurs propres intérêts et opinions qui affectent inévitablement leurs décisions.
Les principes de l’école des choix publics s’appliquent dans les législatures tout comme lors des élections. Dans les systèmes électoraux à partis multiples en particulier, différents partis politiques peuvent avoir à négocier et à former des coalitions dans la législature. Les groupes d’intérêt exercent une pression sur les législateurs, incluant parfois un soutien financier vital. Et l’échange de faveurs est un facteur important dans presque toutes les législatures.
Ainsi, nous ne devrions pas nous attendre à ce que les intérêts des législateurs coïncident tous parfaitement avec ceux des électeurs. En effet, les personnes qui veulent le plus arriver au pouvoir sont souvent celles qui veulent l’exploiter à leur propre avantage, ou alors à l’avantage de leurs amis et de leurs factions, plutôt que pour promouvoir les intérêts du grand public. Il est vrai que le public peut restreindre les hommes politiques en arrêtant de voter pour eux, mais cette forme de contrôle est très faible. Les élections n’ont pas lieu très souvent, les gens votent pour un ensemble de politiques, et ceux qui imposent les sujets principaux d’une élection, ou qui fixent la date de l’élection, ont une influence importante sur son résultat. Pendant ce temps, les électeurs savent que leur propre voix compte peu, et les enquêtes montrent qu’ils sous-estiment foncièrement le coût des activités de l’État, et donc qu’ils sous estiment leur importance, ce qui donne souvent un très faible taux de participation aux élections. Ce problème explique pourquoi beaucoup de chercheurs en choix publics, en particulier ceux de l’école de Virginie, s’intéressent tellement à la manière dont les États peuvent être retenus par des réformes constitutionnelles ou structurelles.

Le revenu politique des hommes politiques

Comme nous l’avons vu, une idée fondamentale de l’école des choix publics, datant de Black et de Downs, est que la « motivation du vote » est primordiale pour les positions que prennent les hommes et les partis politiques sur des sujets politiques.
Les hommes politiques de l’opposition peuvent avoir de l’influence sur les évènements, mais pour avoir un vrai impact, ils doivent être au pouvoir. Et pour être au pouvoir, ils doivent être élus. En d’autres termes, ils ont un intérêt crucial à obtenir des voix. Il se peut qu’ils recherchent le pouvoir pour en faire bénéficier l’humanité, plutôt que pour une quelconque raison vénale, mais même si c’était le cas, leur objectif premier devrait être de récolter des voix.
Pour récolter des voix, les hommes politiques doivent être ce que l’école de Chicago appelle des « médiateurs » entre des intérêts antagonistes – entre, par exemple, des groupes de pression qui demandent des législations et les contribuables et consommateurs qui paient l’addition. Les « frais de médiation » qu’ils gagnent sont les votes, mais s’ils y arrivent, ils peuvent également récolter d’autres formes de « revenu politique ». Il peut y avoir des contributions de campagne généreuses, le statut social et les petits bénéfices du poste, la déférence des fonctionnaires et du public, l’attention publique qui vient du soutien des causes populaires, et le pouvoir d’attirer l’argent et l’emploi dans sa propre circonscription.
Il peut y avoir des implications d’argent liquide également. Avec un statut social vient la perspective d’une carrière lucrative après la politique. Il peut même y avoir des pots-de-vin, que ce soit en argent liquide ou en faveurs, de la part de lobbyistes ou de contractuels publics. Mais cela ne sert à rien de se demander si le fait de vendre une mesure politique avec de l’argent est différent, ou même pire, que de la vendre pour des voix électorales dans une situation d’échange de faveurs.

Les dangers de la motivation du vote

On pourrait penser que la motivation du vote pour les hommes politiques n’est pas très différente de la motivation du profit pour les entrepreneurs dans le marché. L’un a pour but de rassembler de l’argent en donnant au public ce qu’il veut, alors que l’autre a pour but de collecter des voix. Mais encore une fois, nous devons nous rappeler que les choix du marché sont volontaires, alors que les choix politiques requièrent un élément de coercition. Et les voix que les hommes politiques cherchent à récolter peuvent très bien ne pas refléter les opinions et les préférences du public tout entier.
Par exemple, l’échelle des « frais » payés aux hommes politiques dépendra de la durée accordée par leurs « clients » pour leurs décisions et leur temps au pouvoir. Mais les clients qui paient le mieux seront des petits groupes avec des intérêts concentrés, plutôt que la masse du public peu informée et diffuse. Pour cette raison, les hommes politiques se concentrent sur les exigences des groupes d’intérêt bien organisés et bruyants, et ils leur succombent souvent – peut-être en calculant qu’ils peuvent persuader le public apathique et mal informé d’accepter leur décision.
La motivation du vote amène également d’autres problèmes. Par exemple, les hommes politiques ont une forte incitation à soutenir des dépenses publiques dans leur propre circonscription, même s’ils savent que c’est un mauvais rapport qualité prix pour le pays entier. L’échange de faveurs, par lequel ils soutiennent des projets tout aussi mauvais dans les circonscriptions de leurs collègues, peut rendre ce mauvais rapport qualité-prix encore plus prononcé. Une législation à usages multiples, conçue pour récolter des voix de nombreux groupes différents, peut avoir le même effet délétère.
Un autre problème, c’est la corruption électorale qui a lieu avant les élections, avec des hommes politiques qui tentent de se faire élire en soutenant plusieurs causes populaires – sans nécessairement expliquer où on trouvera l’argent pour les réaliser. Ce n’est qu’après les élections qu’on explique que les impôts doivent être augmentés.
Et il apparaît que les partis politiques deviennent légèrement plus centristes lors des élections alors qu’ils essaient de récolter davantage d’électeurs qui se retrouvent au centre, ce qui donne moins de choix réel au public.
Il est facile de concentrer la dépenser publique sur des groupes particuliers, ce qui rend facile en retour de négocier leur voix. Favoriser ces groupes devient encore plus facile quand l’État est large et qu’il a plus de pouvoir et d’argent à sa portée. Mais plus le réseau de faveurs devient grand, moins il est susceptible de refléter les intérêts du public tout entier. Et plus l’État devient grand, complexe et puissant, plus on
trouve d’opportunités de corruption et de pots-de-vin.

Restreindre nos dirigeants

Il reste, bien entendu, la restriction des élections, par laquelle le public peut contrôler les hommes politiques, au moins un peu. Et les médias peuvent dénoncer une véritable corruption (quoique, je reste intimement persuadé du contraire, à la vue dont ils peuvent protégés certains machiavéliques manipulateurs alors que même en leur faisant remarquer quelques trucs geos comme une maison, ils ne le voient pas…). Par ailleurs, la crainte de perdre le pouvoir peut être assez forte pour empêcher les États de ne pas se soucier de pouvoir et d’argent – après tout, si l’opposition était élue, le même jeu d’argent et de pouvoir pourrait être utilisé contre eux.
Ces restrictions restent cependant faibles, et beaucoup de chercheurs en choix publics, en particulier ceux de l’école de Virginie, considèrent que les règles constitutionnelles sont la meilleure façon de restreindre nos législateurs. Si les règles institutionnelles favorisent les titulaires du pouvoir, par exemple, les hommes politiques seront peut-être moins susceptibles d’abuser de leur pouvoir que s’ils peuvent s’attendre à un long mandat. Les limitations de mandats et les primaires ouvertes pour sélectionner les candidats pour la législature peut réduire le pouvoir et l’influence des partis politiques. Le système américain de séparation des pouvoirs rend les échanges de faveurs et les arrangements avec les groupes d’intérêt plus difficiles à faire perdurer, puisqu’ils peuvent être annulés par une autre branche de gouvernement. Mais de la même façon, aux États-Unis, le rôle des comités législatifs, avec leur capacité d’asséner des échanges de faveurs, fonctionne de manière opposée.
Aux États-Unis, le président a un pouvoir significatif, notamment le pouvoir de faire veto aux propositions du Congrès. Encore une fois, cela augmente la possibilité de voir se déchaîner les échanges de faveurs et les mesures d’intérêt particulier – lorsque la proposition est renvoyée au Congrès, une majorité plus importante est requise, ce qui rend plus difficile aux petites minorités de faire avancer leurs intérêts particuliers. Cela rend le travail de pression plus risqué et moins efficace. Cela permet également au président d’affirmer un intérêt national plus large sur les législations qui favorisent les petites minorités, comme sur les gens qui se trouvent dans une région géographique spécifique, plutôt que sur l’ensemble des consommateurs et des contribuables. De la même façon, cependant, les présidents forts et activistes peuvent utiliser leurs compétences et leur pouvoir pour aller outre les restrictions constitutionnelles et mettre en place leurs propres initiatives d’échange de faveurs.
La justice, de la même manière, peut restreindre les hommes politiques et les empêcher d’agir en dehors du cadre légal – ou encore au-delà des règles de justice communément admises, même si la loi votée dans la législature contredit ces notions plus ténues. Des nominations à vie, et des manières non politiques de choisir les juges, peuvent chacune donner à la justice plus d’autonomie face aux législateurs et rendre les juges plus susceptibles de contredire la législature, ce qui réduit à nouveau le pouvoir de médiation des hommes de l’État. Mais quand les nominations juridiques sont effectuées au sein du processus politique, il est davantage probable que les juges soient politisés, et que des candidats « de l’ombre » (qui semble être indépendants mais ne le sont pas) soient nommés, ou que des candidats centristes attirent le soutien des deux côtés soient nommés plutôt que d’autres candidats véritablement indépendants.
En tout état de cause, il existe des limites à l’étendue de l’exercice de la responsabilité judiciaire des juges. Leur fonction principale est de la respecter. Et en faisant cela, ils peuvent se retrouver à appliquer les marchandages législatifs qui ont été négociés par les hommes politiques, qui ont des intérêts personnels qui peuvent ne pas refléter ceux du grand public.

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