Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 28 – Le mensonge, véritable raison de la crise française

Un collectif ne peut pas survivre lorsqu’il est rongé par le mensonge. Cette observation, faite par le dissident Alexandre Soljenitsyne à propos de l’Union Soviétique des années 70, résonne dans la France de 2025. Car si notre démocratie n’a rien à voir avec les régimes totalitaires, elle partage avec eux une faille inquiétante : l’incapacité collective à regarder en face ses propres difficultés. Depuis des décennies, la France entretient avec sa situation économique un rapport fait de promesses impossibles et de diagnostics complaisants. Ce mensonge, qui traverse tout l’échiquier politique, constitue la véritable raison de la crise de la dette. Plus encore que ses déficits, c’est cette allergie à la vérité qui risque de transformer cette crise en déclin durable.

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Soljenitsyne a admirablement décrit les effets délétères du mensonge. Pour lui, le mensonge n’est pas seulement une faute morale individuelle, mais un poison qui mine l’existence collective. Ses effets sont de quatre ordres :

  • Le premier est la dissolution de la vérité comme repère commun. Quand une société se fonde sur le mensonge, plus rien ne permet de distinguer le réel de l’illusion. Les faits n’ont plus de valeur, l’histoire est réécrite, les statistiques fabriquées, la parole officielle devient une mise en scène. La société entière flotte dans une sorte d’irréalité qui la prive de contact avec le monde. Elle s’enferme dans une bulle.
  • Le second est la corruption intérieure des individus. Le mensonge imposé par le pouvoir de certains ne peut tenir que parce que les citoyens, même à contrecœur, le reprennent et s’y soumettent. En acceptant de répéter ce qu’ils savent faux, les hommes se renient eux-mêmes. Ils perdent leur intégrité, leur courage, et peu à peu leur capacité de juger. Le mensonge devient une habitude, un réflexe, et détruit le sens moral.
  • Le troisième est la rupture du lien social. Dans un climat où tout le monde ment, chacun soupçonne l’autre de feindre, de dissimuler, d’obéir pour se protéger. La confiance s’évanouit, et avec elle la possibilité d’une communauté vivante. Il n’y a pas de société sans confiance, et il n’y a pas de confiance s’il y a mensonge. On se replie dans la peur, on se tait, on cesse d’agir ensemble. C’est chacun pour soi.
  • Enfin, le mensonge a un pouvoir destructeur sur le système lui-même. Une société qui ne se nourrit pas de vérité finit par se décomposer. Privée de base solide, elle se construit sur le vide. C’est, selon Soljenitsyne, l’une des causes profondes de l’effondrement des régimes totalitaires : ils sont condamnés à s’écrouler, parce qu’aucune société ne peut durer sans un minimum de vérité partagée.

En somme, pour Soljenitsyne, le mensonge est un poison qui finit par tuer la société qui s’y abandonne. Puis un jour cette société, qui n’est plus qu’un château de cartes, est rattrapée par le réel. Le château s’effondre et il faut tout reconstruire. C’est ce qui se produit avec les systèmes mis en place par quelques machiavéliques manipulateurs.

Le mensonge français

Bien-sûr, la France de 2025 n’est pas l’URSS des années 70. Mais elle souffre aussi du mensonge, en particulier sur sa situation économique. Depuis des décennies, notre pays accumule des déficits structurels tout en maintenant un discours rassurant, feignant de croire que nous serions capables de vivre au-dessus de nos moyens sans conséquences durables, et que les lois de l’économie s’appliquent aux autres, mais pas à nous. Les signaux d’alarme persistants (déficits récurrents, dette croissante, perte de compétitivité) sont minimisés ou attribués à des facteurs temporaires.

La dissolution de la vérité comme repère commun se manifeste dans la manipulation des chiffres budgétaires, les promesses électorales déconnectées des contraintes, les discours niant parfois jusqu’à l’existence même d’un problème, et la tendance à présenter des mesures cosmétiques comme des réformes structurelles ou, au contraire, la moindre réforme comme une agression inacceptable à l’endroit de telle ou telle catégorie. Les débats sur les retraites ou la dette publique illustrent cette incapacité à établir ne serait-ce qu’un diagnostic partagé, les chiffres les plus fantaisistes étant brandis et repris sans que personne ne les conteste.

La corruption intérieure touche une classe politique qui promet sans vergogne ce qu’elle sait impossible à tenir, des citoyens qui exigent plus de services publics, tout en refusant les efforts nécessaires pour les financer, et des corps constitués ou professions qui n’ont pour but que de protéger leurs rentes et leurs privilèges tout en prétendant œuvrer pour le bien commun.

La rupture du lien social se traduit par la défiance généralisée envers les institutions, l’impossibilité de mener des réformes consensuelles, et la fragmentation du débat public entre groupes qui ne partagent plus les mêmes faits de base, plus personne n’ayant confiance en personne.

Ce mensonge généralisé est ancien et a ceci de particulier qu’il est le fait d’un très large spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite et passant souvent par le centre dit « raisonnable », et ce depuis très longtemps. On ment aux Français… Et ils semblent heureux d’y croire tout en manifestant, bien-sûr, leur mécontentement. Nous sommes, ne l’oublions pas, le pays dont les intellectuels revendiquaient fièrement préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.

Bien-sûr, la situation française ne relève pas uniquement du déni : elle résulte aussi de contraintes objectives (vieillissement démographique, concurrence internationale, affaiblissement concurrentiel) et de choix politiques légitimes sur le niveau de redistribution ou le rôle de l’Etat. De plus, contrairement aux régimes totalitaires évoqués par Soljenitsyne, la France est une démocratie et dispose à ce titre de mécanismes correcteurs : presse libre (Heu… de répéter ou pas, quelques gros mensonges alors…), diversité politique, institutions européennes qui imposent certaines disciplines budgétaires.

Mais l’enseignement principal de Soljenitsyne pour la France est la nécessité de restaurer un débat public fondé sur des faits partagés. Cela implique d’accepter la vérité, même lorsqu’elle est dérangeante : l’impossibilité de maintenir indéfiniment le niveau actuel de dépenses publiques, les coûts réels de certaines politiques populistes, ou encore les contraintes imposées par la concurrence internationale. En même temps, il ne faudrait pas oublier les petits arrangements dans les coulisses (parce que rien qu’avec eux, il me semble que ça représente un beau pécule…). Cette « culture de vérité » nécessiterait un effort collectif : responsabilité des élites politiques dans leur communication, éducation économique des citoyens, et médias capables de décrypter la complexité sans tomber dans le sensationnalisme. En fin de compte, la vérité est l’affaire de tous, et c’est ce que soulignait Soljenitsyne : il incombe à chacun d’entre nous de refuser de participer au mensonge.

Ne pas mentir

Les crises ne sont pas fatales en elles-mêmes. La France en a connu beaucoup, d’Azincourt, de mai 1968, mais elles le deviennent quand elles sont niées ou mal diagnostiquées. Pour la France, il reste possible d’éviter l’effondrement à condition de regarder la réalité en face, d’arrêter de mentir et de se mentir, et d’agir en conséquence. Ne pas mentir devrait donc devenir un impératif catégorique (et Dieu sait que ça va être dur pour certains !). Tout le reste en découle.

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