Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 47 – Des organisations « vertueuses » qui tapent sur ceux qu’elles prétendent défendre, c’est un peu le Ctrl‑Z moral qu’on a oublié d’installer.
La grande coalition de la vertu sélective
Officiellement, ces organisations disent « faire de leur mieux avec l’information dont elles disposent », comme ces rédactions qui jurent qu’elles ont traité honnêtement une étude… jusqu’au jour où elle est rétractée. Officieusement, elles font surtout de leur mieux avec les budgets, les mécènes et les éléments de langage, et l’information, qu’elles, suivent comme elles peuvent. Quand une veuve ou un « orphelin » social vient leur signaler un vrai problème structurel – corruption locale, maltraitance institutionnelle, scandale discret – la réaction ressemble étrangement à celle des rédactions face aux rétractations scientifiques : il n’existe aucun processus systématique de suivi. On ne suit pas, on ne vérifie pas, on ne revient pas dessus, parce que le modèle économique récompense le coup de com’, pas la correction patiente.
Dans ce théâtre, la victime réelle a le mauvais rôle : elle n’est pas photogénique, elle ne fait pas rêver, elle raconte des histoires lentes, complexes, pleines de procédures et de règlements internes. Comme pour les rétractations « ennuyeuses » que les journalistes jugent indignes d’intérêt, les dossiers ordinaires de misère ou d’injustice sont priés de se faire oublier, sauf quand un scandale éclate et permet un joli communiqué indigné. La veuve et l’orphelin sont applaudis en tant que symboles, mais priés de rester silencieux en tant que personnes concrètes, avec des dossiers précis qui dérangent des alliances et des habitudes.
Quand la défense devient attaque
Le plus ironique est que, tout comme certains articles de presse transforment une rétractation – preuve d’autocorrection scientifique – en récit de complot généralisé, ces organisations transforment la moindre critique interne en attaque contre « la cause » elle‑même. Signaler un dysfonctionnement, c’est être soupçonné de fragiliser la « confiance du public », comme ces journalistes qui craignent que parler trop de rétractations n’abîme la confiance dans la science et dans les médias. On explique alors à la veuve qu’elle dessert « l’intérêt général » en dénonçant les abus qu’elle subit, et à l’orphelin qu’il doit penser à « l’image de l’institution » avant de penser à sa propre survie.
Les mêmes logiques de récompense produisent les mêmes lâchetés : les scientifiques sont pressés de « publier ou périr », les journalistes de produire des scoops ou périr, et les organisations de montrer des « résultats » visibles ou périr. Dans ces conditions, reconnaître une erreur, ouvrir une enquête interne, corriger un tort réel, ce n’est pas rentable. Il est plus simple de trouver un bouc émissaire individuel – un « mauvais cas », un bénéficiaire trop exigeant, un militant trop bruyant – et de raconter une jolie histoire de faute isolée, exactement comme les médias préfèrent les récits de fraude individuelle plutôt que les critiques des systèmes d’évaluation par les pairs. La structure reste intacte, les individus trinquent, la communication respire.
Les veuves, les orphelins et les rétractations qu’on n’écrit jamais
Dans les salles de rédaction, les rétractations peu médiatisées sont jugées « ennuyeuses », alors même que leur absence d’écho laisse dans les archives des informations fausses qui continueront à être citées. Dans les organisations caritatives, les dossiers de veuves déboutées, d’orphelins administrativement invisibles, de personnes invalides abandonnées par les procédures sont tout aussi « ennuyeux » : ils ne feront jamais la une, mais leur oubli laisse dans les rapports annuels une fiction confortable d’efficacité. Ignorer ces cas ordinaires permet aux statistiques triomphantes de persister, comme les articles jamais corrigés qui continuent de circuler malgré leur rétractation.
On pourrait imaginer, par cohérence, un prix Ctrl‑Z pour ces organisations, sur le modèle de celui créé pour les chercheurs qui reconnaissent et corrigent leurs erreurs. Il récompenserait celles qui oseraient publier des rapports de suivi honnêtes : « Nous nous sommes trompés, nous avons mal traité cette personne, voici ce qui a changé. » Autant dire que le trophée ne serait pas très disputé. Dans un système où l’aveu d’erreur est vécu comme une faiblesse exploitable, la vraie transparence est un sport extrême.
Un populisme de façade, une technocratie de coulisses
On reproche souvent au journalisme de céder au « journalisme social » sur TikTok et Instagram, où compte d’abord ce que le public « veut » voir, au détriment des valeurs traditionnelles de vérification. Les organisations supposément protectrices fonctionnent de plus en plus sur le même mode : en vitrine, un populisme compassionnel, des slogans simples, des images fortes ; en coulisses, des procédures opaques, des dossiers enterrés, des réponses automatiques. On parle au nom du « peuple », mais on traite les vrais gens comme des lignes de tableur.
Les chercheurs interrogés par Iwaniec‑Thompson soulignent que la solution passerait par des outils automatiques pour suivre les rétractations et avertir les journalistes, par des systèmes qui relient l’article d’origine, l’avis de rétractation et la republication en un tout cohérent. On pourrait rêver de la même chose pour les plaintes sociales : chaque dossier de veuve ou d’orphelin lié à un historique clair de décisions, de recours, de corrections, impossible à effacer d’un clic. Tant que la technique sert surtout à optimiser la communication et non la responsabilité, le « nous défendons les plus vulnérables » restera un slogan d’appel à dons plutôt qu’une description des pratiques.
En attendant ce futur radieux, la veuve et l’orphelin peuvent toujours lire les rapports annuels où l’on explique que tout va mieux grâce à eux. Comme ces articles basés sur des études rétractées, on ne les corrigera sans doute jamais – mais ils auront très bien servi tant qu’il fallait maintenir l’illusion.
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