Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 67 – Les donneurs de leçons et leur punching-ball préféré : le faible
Il y a des gens qui naissent avec une cuillère en argent dans la bouche et un manuel de morale sous le bras. Ils passent leur temps à expliquer au « petit peuple » comment il devrait parler, penser, voter, consommer, respirer presque… tout en s’arrangeant, évidemment, pour ne jamais appliquer à eux-mêmes les règles qu’ils imposent aux autres. Quand tout va bien, ils se posent en modèles de vertu. Quand les choses se gâtent, ils se découvrent soudain un talent remarquable : celui de désigner, très vite, un coupable bien plus petit qu’eux.

Le scénario est toujours le même. Une crise éclate, un scandale survient, un drame secoue la société. On pourrait se demander qui a pris les décisions, qui avait les moyens d’agir, qui a fermé les yeux pendant des années. Mais cela serait trop dangereux pour certains. Alors, comme par magie, on « découvre » un responsable idéal : un salarié, un chômeur, un habitant d’un quartier oublié, un bouc émissaire commode et sans défense. Les puissants restent dignes, la tête haute, en costume bien repassé ; c’est le faible qu’on traîne sur la place publique, au nom de la morale, bien sûr.
Ce qui est fascinant, c’est l’aisance avec laquelle ces maîtres de la posture moralisatrice retournent la situation. Ceux qui ont les moyens, les réseaux, et parfois même la responsabilité directe des décisions, parviennent à se présenter en victimes d’un système qu’ils dominent pourtant de la tête et des épaules. Ils se disent « choqués », « trahis », « indignés », et réclament des sanctions exemplaires… pour quelqu’un qui n’a jamais tenu le volant, mais qu’on accuse quand même d’avoir conduit la voiture dans le mur. Eux, pendant ce temps, se contentent d’expliquer que « personne n’avait vu venir », surtout pas eux, qui étaient pourtant aux premières loges.
Ce cirque moral fonctionne d’autant mieux qu’il flatte deux instincts très humains : la peur et le confort. La peur, parce qu’il est rassurant de croire que le problème vient de quelques individus « mauvais » ou « irresponsables » plutôt que de mécanismes plus profonds qui nous impliquent tous un peu. Le confort, parce qu’il est tellement plus agréable de pointer le doigt vers plus petit que soi que de se regarder dans le miroir. Accuser le faible, c’est simple, rapide, peu coûteux – et en plus, cela donne l’illusion d’agir. On sacrifie un individu pour sauver une image, un poste, une réputation.
Ces donneurs de leçons ne se contentent pas d’écraser les plus vulnérables, ils s’en servent aussi comme décor pour se repeindre en héros. Ils posent devant les caméras, main sur le cœur, en expliquant qu’ils « n’avaient pas le choix » et qu’ils « doivent être fermes » pour « restaurer la confiance ». Le mot d’ordre est clair : punir un petit pour protéger les grands. La morale devient une arme de communication, un vernis brillant sur une lâcheté bien huilée. Le faible, lui, apprend à ses dépens que, dans ce théâtre, il n’est pas citoyen : il est accessoire.
Et puis, cerise sur le gâteau, quand le vent tourne vraiment, ces mêmes champions de la vertu viennent expliquer que « le peuple a perdu confiance », que « les gens sont trop méfiants », qu’il faut « réconcilier la société ». Ils s’étonnent que plus personne ne les croit, que leurs grands discours sonnent creux. Ils oublient juste un détail : à force de faire la morale aux autres pour masquer leur propre immoralité, ils ont démontré exactement ce qu’ils sont. Le problème, ce n’est pas le faible qu’ils accusent sans cesse. Le problème, c’est ce système où ceux qui ont le pouvoir de changer les choses préfèrent chercher un coupable plutôt que la vérité.
Lien à découvrir : https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20260427-salad-man-et-selfies-les-r%C3%A9actions-surprenantes-d-invit%C3%A9s-du-gala-de-la-presse-%C3%A0-washington
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