Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 75 – Digital College : anti‑système de pacotille et vrais pigeons
Ils vendaient du rêve digital, ils ont livré un cauchemar bien réel. Digital College, c’était l’école Instagram par excellence : vidéos léchées, promesses d’international, storytelling de « success story » pour jeunes du peuple 2.0. Puis la réalité a sonné : fermeture de campus, étudiants endettés, diplômes incertains, et un rapport qui parle de 3,3 millions d’euros de “dépenses douteuses” financées par l’argent de l’apprentissage.






D’un côté, des familles qui pensaient offrir à leurs gamins une chance de grimper l’ascenseur social numérique ; de l’autre, une machine à cash qui semble avoir surtout fait monter le standing de quelques dirigeants. Une école présentée en Tunisie comme « université privée française » avec diplômes reconnus en France et en Europe… avant que les étudiants ne découvrent qu’il s’agissait en fait d’une simple école de formation professionnelle, incapable de fournir le précieux parchemin promis. Les parents parlent de « grand mensonge » et de « rêve brisé », mais tout le monde s’étonne, comme si le marketing n’était pas précisément l’art de vendre plus que ce qu’on livre.
Et là, difficile de ne pas penser à ces complotistes d’organismes officiels à leur grande époque. Ceux qui hurlaient contre « les mensonges des élites », mais qui se sont jetés avec enthousiasme dans les bras de leurs propres gourous, tout aussi opaques, tout aussi intéressés. Les étudiants de Digital College, eux aussi, ont cru à un récit : celui d’une école différente, moderne, anti-système universitaire poussiéreux. Comme les adeptes des théories du complot, ils se sont laissés séduire par une histoire simple, flatteuse, où eux seraient les héros : les « nouveaux talents » du digital, appelés à conquérir le monde grâce à une école qui se disait du côté du peuple, contre l’Université « élitiste ».
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Résultat ?
- Chez les complotistes : des gens qui prétendent combattre la manipulation… en se faisant manipuler par pire qu’eux.
- Chez Digital College : une école qui prétend lutter contre les inégalités d’accès aux études… en faisant payer jusqu’à 7 700 € l’année pour des formations dont la valeur réelle est, disons, très floue.
https://theconversation.com/ladhesion-aux-complots-et-aux-populismes-une-question-deducation-174929
Dans les deux cas, l’ego joue le rôle principal. L’ego des dirigeants qui se prennent pour des visionnaires de l’éducation alors qu’un rapport évoque abus de biens sociaux et détournement d’argent public. L’ego des complotistes qui se fantasment en résistants mais finissent par défendre, parfois violemment, des gourous qui les exploitent. L’ego de celles et ceux qui veulent tellement « ne pas être des moutons » qu’ils foncent tête baissée dans le premier mirage venu.

Le parallèle est presque trop facile :
- on accuse « les élites » d’arnaquer le peuple, puis on lance une école privée aux frais d’argent public qui détournerait les fonds d’apprentissage ;
- on insulte les « médias officiels » pour leur propagande, puis on avale sans broncher les vidéos promo d’un établissement qui pose ses étudiants dans des décors de start-up pour cacher le vide derrière ;
- on prétend « protéger les jeunes » des mensonges du système, puis on leur vend un diplôme qui n’existe pas vraiment comme promis.
La morale de l’histoire, c’est que le système n’a pas le monopole de la magouille : le business de l’anti-système est au moins aussi rentable. Les complotistes se disent victimes des mensonges d’en haut, les étudiants floués de Digital College se découvrent victimes des mensonges d’une école qui se disait proche d’eux. Dans les deux cas, les manipulateurs se présentent comme les meilleurs amis du peuple, ceux qui « comprennent » les laissés-pour-compte, ceux qui promettent une sortie de la galère : réveil des consciences d’un côté, ascenseur social digital de l’autre.
Et quand tout s’effondre ? Les gourous du complot continuent leur tournée de conférences payantes. Les patrons de l’école se réfugient derrière la complexité juridique, les restructurations, les rapports qu’ils contestent à demi-mot. Sur le quai, il reste les mêmes : des gens ordinaires, qui ont cru à des promesses trop belles, parce qu’on leur répète depuis des années que s’ils échouent, c’est qu’ils n’ont pas « osé » ou pas « investi sur eux-mêmes ».
Alors, la prochaine fois qu’un beau parleur — qu’il soit directeur d’école ou influenceur anti-système — commence son discours par « on ne vous dit pas la vérité », il faudra peut‑être se poser une question très simple : est‑ce que ce n’est pas lui, justement, qui a le plus à gagner à ce que vous y croyiez ? Parce qu’entre les comploteurs officiels, les complotistes auto-proclamés et les écoles qui vendent du rêve au prix d’un loyer parisien, il reste une constante : ce n’est jamais celui qui paye qui encaisse.
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