Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 53 – Comment faire pleurer la veuve et l’orphelin tout en dorlotant les élus ripoux : mode d’emploi officiel

Quand on voit les moyens mobilisés pour protéger quelques élus ripoux – cabinets d’avocats, éléments de langage, réseaux d’influence, procédures dilatoires – alors que les citoyens qui osent les mettre en cause sont laissés seuls en première ligne, le sentiment de « deux poids, deux mesures » n’est pas une impression isolée : il s’appuie sur une réalité documentée.

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La machine à protéger les « responsables »

En France, la corruption et les atteintes à la probité ne sont pas marginales : les études montrent une hausse significative des affaires et une implication importante d’élus locaux. Un observatoire spécialisé rappelait qu’entre 2014 et 2020, environ 2 000 élus ont été poursuivis pénalement, soit une augmentation d’environ 50% par rapport à la période précédente, ce qui revient à plus d’un élu mis en cause par jour. Pourtant, un rapport de la Cour des comptes relève que plus de la moitié des dossiers transmis aux parquets en matière d’atteintes à la probité ne débouchent sur aucune poursuite, ce qui alimente l’idée d’une sanction rare, lente, et trop souvent symbolique. Pendant ce temps, les élus mis en cause peuvent mobiliser, aux frais du contribuable ou grâce à leurs réseaux, des défenses sophistiquées : assurance protection fonctionnelle, cabinets de communication, relais politiques, qui transforment toute accusation en « cabale » ou en malentendu, plutôt qu’en question de responsabilité.

Des lanceurs d’alerte en première ligne, mal protégés

À l’inverse, celles et ceux qui osent dire que « le roi est nu » – lanceurs d’alerte, agents publics, citoyens, militants – se retrouvent souvent exposés, précarisés, ou discrédités. Le droit a progressé : la loi Sapin II, puis les réformes récentes sur la protection des lanceurs d’alerte, reconnaissent leur rôle pour l’intérêt général et prévoient des garanties (procédure d’alerte, confidentialité, protection contre les représailles, irresponsabilité pénale dans certains cas, aides financières pour les frais de justice). Mais les analyses officielles reconnaissent aussi que, sur le terrain, beaucoup d’alertes se traduisent encore par des mises au placard, des pressions, des procédures disciplinaires détournées – bref, une inversion spectaculaire : celui qui signale la faute devient le problème à faire taire. On comprend alors le sentiment d’injustice brutale : pour quelques élus protégés, une armée d’outils ; pour ceux qui défendent l’intérêt général, des obstacles, des risques personnels, et trop peu de soutien effectif.

Une démocratie qui tolère la normalisation du cynisme

Les travaux sur la « démocratie émotionnelle » montrent que le sentiment de deux poids, deux mesures est un carburant puissant de la colère politique et du retrait civique. Quand les citoyens constatent, affaire après affaire, que les atteintes à la probité aboutissent rarement à des sanctions lourdes, que les responsables continuent parfois tranquillement leur carrière, et que les institutions semblent plus passionnées par la chasse aux « gêneurs » que par la mise à nu des pratiques mafieuses, un message s’impose : ce monde‑là n’est pas fait pour vous, il est fait pour ceux qui savent jouer avec les règles. Le risque n’est pas seulement moral, il est démocratique : si la corruption et le mensonge deviennent un bruit de fond « normal », l’idée même que le droit puisse protéger la « veuve et l’orphelin » perd toute crédibilité.

Deux poids, deux mesures chez les prétendus défenseurs des faibles

Ce qui choque encore plus, c’est que cette mécanique prospère précisément chez ceux qui se drapent dans le discours de la défense des plus vulnérables. On entend des professions de foi en faveur de la transparence, de l’éthique publique, de la lutte contre la corruption, de la protection des lanceurs d’alerte ; on vote des lois, on crée des autorités indépendantes, on signe des chartes. Mais dès qu’un cas concret surgit au sein d’un réseau ami, d’un parti, d’un syndicat, d’une institution qui « pense bien », les réflexes sont souvent les mêmes que chez ceux qu’on prétend combattre : minimiser, relativiser, pathologiser la victime, perdre le dossier, renvoyer la responsabilité sur la personne qui ose parler. Ainsi se met en place une hypocrisie structurée : le discours public célèbre la veuve et l’orphelin, la pratique interne protège le notable et écrase le gêneur.

Que faire face à ce théâtre ?

Constater cette asymétrie n’est pas céder au complotisme, c’est regarder en face un dysfonctionnement grave, documenté par les observatoires de la corruption et par les institutions elles‑mêmes. Mais rester seulement dans la colère ne suffit pas. Les rares outils existants – dispositifs de signalement, associations anticorruption, recours contentieux, soutien aux lanceurs d’alerte – ne renverseront pas seuls la table, mais ils empêchent au moins que le système tourne à plein régime sans résistance. Donner de la visibilité aux affaires, soutenir celles et ceux qui prennent des risques, exiger la transparence sur l’usage de la protection fonctionnelle, appuyer les organisations qui se battent contre la corruption, voilà quelques manières d’éviter que la conclusion ne soit pas seulement : « ils nous prennent pour des cons », mais aussi : « nous avons décidé de ne plus laisser faire en silence ».

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