Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 63 – L’hécatombe des fous, saison 2 ? Ce que la Covid a réveillé sans qu’on ose le dire

Un livre d’histoire qui parle beaucoup trop du présent

Quand Isabelle von Bueltzingsloewen publie « L’hécatombe des fous », elle raconte un épisode qu’on croyait bien rangé dans les archives : entre 40 000 et 50 000 personnes internées dans les hôpitaux psychiatriques français meurent de faim, de froid, de négligence, sous l’Occupation.
Officiellement, c’est la guerre, la pénurie, les contraintes. Officieusement, ce sont des vies jugées « moins prioritaires », moins visibles, moins défendues.

Image-4923-1024x559 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 63 –  L’hécatombe des fous, saison 2 ? Ce que la Covid a réveillé sans qu’on ose le dire

On lit ce livre pour comprendre le passé, et on se surprend surtout à reconnaître des mécanismes du présent.
Car la question qui traverse l’ouvrage – « les a‑t‑on laissés mourir ? » – a curieusement résonné pendant la pandémie de Covid‑19.

Bien sûr, comparaison n’est pas équivalence : il ne s’agit pas de dire que la Covid, c’est Vichy, ni que les morts en Ehpad sont la copie carbone des morts par famine d’hier. Mais les parallèles sont trop flagrants pour qu’on les balaie d’un revers de main soi‑disant « raisonnable ».


Hiérarchie des vies : ceux qui comptent, ceux qui dérangent

Dans « L’hécatombe des fous », on découvre comment, dans un contexte de pénurie, on a « arbitré » qui devait être nourri en priorité. Les patients psychiatriques, enfermés, sans voix, sans famille influente pour veiller au grain, se sont retrouvés au bas de la liste.

Pendant la pandémie de Covid‑19, les personnes en situation de handicap, particulièrement handicap intellectuel ou psychique, ainsi que beaucoup de personnes âgées en institution, ont eu la désagréable impression de redécouvrir cette vieille hiérarchie des vies :

  • Confinées plus longtemps, parfois sans visite pendant des mois, sous prétexte de protection.
  • Souvent isolées sans réelle consultation sur les mesures prises « pour leur bien ».
  • Peu considérées dans les plans de continuité : manque d’équipements de protection, absence de données spécifiques, décisions prises sans elles.

L’ONU a dénoncé des « rapports horribles » de négligence envers les personnes handicapées pendant la pandémie, parlant de ségrégation persistante et de violations de droits fondamentaux.
Mais on continue de se féliciter de la « gestion de crise » dans de grandes conférences très satisfaites d’elles‑mêmes. On connaît la musique.


Quand les institutions protègent surtout… l’institution

Dans les années 1940, la famine dans les hôpitaux psychiatriques ne tombe pas du ciel : elle est le produit d’un système où personne n’a vraiment intérêt à soulever le couvercle.
Les administrations minimisent, les médecins se débattent dans des contraintes réelles mais aussi dans des habitudes de déshumanisation des patients, l’appareil d’État regarde ailleurs.

Pendant la Covid‑19, combien d’institutions ont adopté les mêmes réflexes de survie… pour elles‑mêmes ?

  • Dans de nombreux pays européens, des organisations ont montré que les personnes handicapées en institution ont été confinées plus strictement, plus longtemps, parfois sans accès à des mesures raisonnables d’adaptation.
  • Des rapports ont mis en avant l’absence de consultation des premiers concernés dans l’élaboration des politiques, malgré les discours sur la « participation » et « l’inclusion ».
  • Dans les Ehpad, des enquêtes et reportages ont révélé des rationnements de soins, des protocoles de « fin de vie » expédiés à la va‑vite, des choix de sédation contestés.

Face à cela, que répond l’institution ?
Un classique : « Nous avons fait au mieux dans un contexte exceptionnel. » Hier comme aujourd’hui, la première vie à sauver, c’est souvent celle de l’image de la structure. Le reste suivra… peut‑être.


Le tri des patients : l’ombre qui plane

Dans le sillage de la Covid, la question du tri des patients a refait surface, parfois brutalement.
Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a dû rappeler qu’« une situation exceptionnelle ne doit pas conduire à une éthique d’exception », et que toute priorisation doit respecter la non‑discrimination et la non‑hiérarchisation des vies.

Le simple fait qu’il ait fallu le préciser en dit déjà long.
Pendant la première vague, des controverses ont émergé sur :

  • Des critères implicites de tri (âge, comorbidités, handicap) pour l’accès à la réanimation.
  • La peur, chez certains, de voir des personnes avec handicap ou âgées écartées au nom d’un « pronostic » jugé moins favorable.

Officiellement, tout reste médical, pondéré, raisonnable.
Officieusement, des familles, des associations, des soignants ont senti passer un courant glacé : celui d’une possible hiérarchisation des existences, enveloppée de jargon éthique.

Est‑ce si éloigné des débats houleux autour de la famine en psychiatrie sous Vichy – extermination intentionnelle ou « simple » conséquence de décisions successives, totalement déconnectées de la valeur de ces vies ?


Des vies invisibles, encore et toujours

« L’hécatombe des fous » raconte aussi l’invisibilité : ces morts, pendant longtemps, n’intéressent presque personne. On sait que des milliers de patients sont morts, mais on parle d’« effets de la guerre », de « malnutrition générale », et on passe à autre chose.

La Covid a produit une invisibilité de meilleure qualité, plus moderne :

  • Peu de données désagrégées sur l’impact spécifique sur les personnes handicapées.
  • Peu de mise en lumière médiatique du vécu des personnes en institution, au‑delà de quelques scandales vite digérés.
  • Un discours public centré sur l’hôpital aigu, la réanimation, les soignants « en première ligne » – très légitimement – mais où les personnes handicapées, intellectuelles notamment, restent le plus souvent hors champ.

L’histoire nous montre pourtant que lorsqu’un groupe reste en marge du récit officiel, ce n’est jamais un bon signe.
Les morts de faim des hôpitaux psychiatriques français ont mis des décennies à devenir un sujet.
Combien de temps faudra‑t‑il pour raconter, vraiment, ce qui s’est passé pour les personnes handicapées pendant la Covid ?


Le vernis de la bienveillance

Hier, les malades mentaux étaient officiellement pris en charge, hébergés, « soignés » dans des institutions.
Aujourd’hui, on parle d’inclusion, de droits, de participation.
Sur le papier, nous avons progressé : conventions internationales, droits des personnes handicapées, chartes éthiques, avis solennels.

Mais la pandémie a montré avec une brutalité froide que derrière la façade de la bienveillance, les vieux réflexes ne sont jamais loin :

  • Décider pour les personnes concernées, sans elles.
  • Justifier des restrictions extrêmes « pour leur sécurité » sans véritable débat ni alternatives.
  • Tolérer des conditions indignes en institution, tant que cela reste loin des caméras.

C’est là que le parallèle avec « L’hécatombe des fous » devient le plus dérangeant :
non, nous ne sommes pas dans la même situation historique, mais oui, nous continuons à produire des politiques où certains corps, certaines voix, restent négociables, sacrifiables, « ajustables » en temps de crise.


Questions qui fâchent (et qu’il faudra bien poser)

Plutôt que de hurler au scandale puis de passer à autre chose, on pourrait commencer par se poser quelques questions simples, donc explosives :

  1. Qui, exactement, a été autour de la table quand on a décidé des mesures Covid pour les personnes handicapées ou en institution ?
    • Combien de personnes concernées, d’associations représentatives, de familles ont été réellement consultées, au-delà de quelques réunions symboliques ?
  2. Qu’a‑t‑on documenté – ou pas – sur les morts, les renoncements aux soins, les pertes de chance chez les personnes handicapées et les personnes âgées en institution ?
    • Où sont les chiffres précis, les enquêtes indépendantes, les récits des premiers concernés ?
  3. Quels critères de priorité ont réellement été appliqués dans les situations de tension hospitalière ?
    • Peut‑on affirmer, sans trembler, qu’aucun biais discriminatoire (âge, handicap, utilité sociale supposée) n’a joué, même de façon implicite ?
  4. Qu’est‑ce qu’on fera différemment lors de la prochaine crise ?
    • Pas dans les communiqués de presse, mais dans l’organisation concrète : gouvernance, consultation des personnes concernées, transparence sur les choix, contrôle des institutions.
  5. Et surtout : qui a le droit de raconter cette histoire ?
    • Va‑t‑on laisser, comme après la guerre, quelques experts écrire seuls le récit officiel, ou donner une vraie place aux témoignages des personnes handicapées, des familles, des professionnels de terrain qui ont vu ce qui s’est joué ?

Conclusion : lire l’histoire comme un avertissement, pas comme une exception

« L’hécatombe des fous » n’est pas seulement un livre sur un épisode monstrueux et « exceptionnel » de notre histoire. C’est aussi un miroir déformant dans lequel on voit très bien nos habitudes contemporaines : invisibiliser certains groupes, rationaliser des décisions brutales, se féliciter ensuite de notre sens de la responsabilité.

La Covid a agi comme un test de stress : elle a montré jusqu’où nous sommes prêts à aller pour « protéger la population », et surtout qui nous acceptons de laisser dans les zones grises de la protection.

La vraie question n’est peut‑être pas : « A‑t‑on refait L’hécatombe des fous ? »
Elle est plus inconfortable :
quelles hécatombes silencieuses sommes‑nous encore capables de produire, tant que ceux qui en paient le prix ont le mauvais goût de ne pas peser politiquement ?

Et surtout : accepterons‑nous, cette fois, de les écouter pendant qu’ils sont encore en vie, ou faudra‑t‑il encore attendre cinquante ans et quelques livres d’historien·ne·s pour faire semblant de découvrir ce que nous savions déjà ?

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