Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 69 – Des Néerlandais, des YouTubers et un Trump : comment une sécession albertaine se fabrique à la chaîne 

On croyait que le Canada formait un tout, mais il semblerait que, dans les coulisses d’Internet, on a décidé de le découper comme une pizza. Révélation insolite de la CBC : derrière un vibrant « mouvement citoyen » pour la séparation de l’Alberta, se cache un réseau de 20 chaînes YouTube piloté par un petit groupe de Néerlandais spécialistes du contenu à bas coût, à la chaîne. Pas de drapeaux, pas de discours enflammés sur le parvis, non : des acteurs loués, des scripts recyclés et des vidéos anonymes qui donnent soudain à l’indépendantisme albertain l’allure d’une série télé politique plutôt qu’un débat démocratique.

Et le plus drôle, c’est que personne ne compte vraiment les vues comme un jeu de divertissement, mais comme un business : 40 millions de vues cumulées, des clips au ton alarmiste, des titres qui ressemblent à des prophéties venues de l’Apocalypse, et le tout financé par les publicités YouTube. Comme le note l’observatoire de l’écosystème médiatique canadien, on a affaire à une “slopaganda” : des vidéos qui ressemblent à un vrai débat, mais qui ne cherchent ni la nuance ni la vérité, seulement l’audience et la division.

Image-4941-1024x683 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 69 – Des Néerlandais, des YouTubers et un Trump : comment une sécession albertaine se fabrique à la chaîne 

Ironie suprême : le grand public lit, en boucle, que “tous les Albertains veulent se séparer du Canada”, sans se demander si ce n’est pas tout simplement un effet de post‑production digitale plutôt qu’un mouvement de fond. Les mêmes mécanismes que lors de la crise du Covid, où des vidéos de “gens normaux” prétendant dénoncer un génocide eugéniste caché sous les vaccins ont tourné en boucle, sans jamais se demander qui finançait les micros‑casques ni qui avait écrit le scénario.

Parce que le modèle est désormais le même : une théorie conspirationniste, une mise en scène de “témoin anonyme”, une narration qui épouse la peur et la colère, et un réseau de diffusion optimisé sur les plateformes. Pendant la pandémie, on parlait de Bill Gates, d’implants de puces et de génocide Covid ; aujourd’hui, on parle de l’Alberta rattachée au “51e État” américain, avec des vidéos qui embellissent la réalité et gomment les obstacles juridiques et politiques. Dans les deux cas, la formule est simple : prendre un fond de vérité (vaccins, tensions économiques, fédéralisme canadien), le transformer en drame métaphysique, puis le laisser tourner sur YouTube jusqu’à ce que l’audience devienne un indicateur de “légitimité”.

Et devinez qui entre en scène, encore une fois, pour sanctifier la fiction ? L’administration Trump, qui a reçu des représentants du mouvement séparatiste albertain, multiplié les rencontres officielles et qualifié, sans rire, une Alberta indépendante de “projet logique” dans le grand jeu géopolitique. Comme si le gouvernement américain avait décidé de transformer la politique étrangère en saison de série télé : épisodes sur l’énergie, la frontière, la dette canadienne, et un cliffhanger chaque fois qu’un séparatiste albertain clame devant une caméra que le Canada est “agonisant”.

Le parallèle avec les fake news Covid est presque trop beau pour être ironique : on a, chaque fois,

  • des personnages anonymes qui parlent comme des lanceurs d’alerte,
  • des réseaux coordonnés qui multiplient les copies,
  • des plateformes qui font la part belle au sensationnel plutôt qu’au vérifiable,
  • et des acteurs politiques puissants qui, au lieu de rappeler à l’ordre, utilisent ces récits comme des outils de pression.

En fin de compte, la sécession albertaine et la “théorie génocide Covid” n’ont peut‑être qu’une seule grande différence : le premier cas est encore en train de se construire, alors que le second est déjà en train de se déconstruire. Le reste, lui, est déprimant de familiarité : des garçons et des filles devant un écran, des vidéos fabriquées dans un pays lointain, des acteurs payés à la ligne, et des millions de citoyens persuadés qu’ils regardent la vérité… alors qu’ils ne regardent qu’une version très bien produite du mensonge.


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