Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 73 – Les chevaliers de la morale et leurs ego en service commandé

Ils jurent défendre la veuve, l’orphelin, les sans‑voix, les sans‑dents. Ils se proclament gardiens de la morale, chevaliers des droits humains, remparts ultimes contre l’injustice. Et puis vient le moment de passer du micro à l’action, du communiqué à la réalité. Là, soudain, les héros de la vertu deviennent d’excellents serviteurs… mais de leur propre ego. Ils signent des tribunes enflammées, enfilent les prises de position comme d’autres collectionnent les médailles, et disparaissent mystérieusement dès qu’il faut faire autre chose qu’un thread indigné ou une photo devant un drapeau.

Image-4944-1024x559 Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 73 – Les chevaliers de la morale et leurs ego en service commandé

On les entend dénoncer le cynisme des puissants, l’hypocrisie des institutions, la lâcheté des gouvernants. Ils expliquent que « le peuple » est trahi, que les plus fragiles sont sacrifiés, que les droits fondamentaux sont piétinés. Mais quand il faut se salir un peu les mains, affronter vraiment une administration, un tribunal, un ministre, un patron, il ne reste plus qu’une poignée de dégoûtés épuisés et quelques militants anonymes. Les grands donneurs de leçons, eux, sont occupés : ils ont une réputation à soigner, une interview à ne pas rater, un tweet « historique » à rédiger.

Le plus beau, c’est quand ces professionnels de la morale réussissent à faire pire que ceux qu’ils dénoncent. Ils fustigent l’arrogance des élites… en méprisant quiconque n’emploie pas le bon vocabulaire militant. Ils dénoncent le clientélisme… en choisissant soigneusement leurs causes en fonction de la visibilité médiatique. Ils s’indignent des trahisons politiques… tout en abandonnant en rase campagne les dossiers qui ne rapportent plus ni likes ni invitations à des colloques. Au nom de la pureté, ils piétinent exactement ce qu’ils prétendaient défendre : la cohérence, la solidarité, le courage.

Mais, au fond, tout le monde s’en fiche. Les premiers à fermer les yeux sont souvent ceux qui se présentent comme « les meilleurs défenseurs des droits ». On couvre les écarts, on relativise les reniements, on explique que « ce n’est pas si simple » quand il s’agit de ses champions. On pardonne à ces héros autoproclamés ce qu’on ne tolérerait jamais chez leurs adversaires. On exige la transparence des autres, on offre des excuses infinies aux siens. Tant que la bonne personne dit les bons mots dans le bon camp, tout est absous d’avance.

Alors la comédie continue. Chacun joue son rôle :

  • les martyrs de plateau télé qui souffrent beaucoup devant la caméra, mais pas trop loin des buffets ;
  • les stratèges de réseaux sociaux qui confondent défense des droits et branding personnel ;
  • les syndicats, associations, collectifs qui brandissent la dignité humaine comme un slogan quand elle devrait être un engagement quotidien.

Pendant ce temps, la veuve remplit encore ses papiers seule, l’orphelin fait la queue à la CAF, et les sans‑voix restent sans micro.

Le plus ironique, c’est que ceux qui osent dire tout haut que « les rois sont nus » passent souvent pour des casse‑pieds. On préfère le confort des beaux discours à l’inconfort de la vérité. On applaudit les grandes tirades sur « l’État de droit », on partage avec émotion les vidéos vibrantes, puis on range tout ça au rayon « bonne conscience » avant de passer au sujet suivant. Après tout, tant que les donneurs de leçons continuent à jouer aux super‑héros sur nos écrans, pourquoi irait‑on vérifier ce qu’ils font vraiment hors champ ?

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