Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 167 – Quand nos écrans font mieux la vie que nous
La grande conférence des écrans s’est tenue sans nous prévenir, et visiblement nous n’avions pas notre badge d’entrée : nous y sommes déjà membres actifs, abonnés à vie et participants zélés. Les réveils sonnent moins fort que les notifications ; nos pensées ont désormais une barre de chargement ; et la plus grande prouesse du XXIe siècle est d’avoir réussi à rendre la solitude consumériste plus sociale que l’Agora d’Athènes.

On nous vend l’hyperconnexion comme une merveille pratique : tout arrive plus vite, tout est plus simple, et surtout rien n’échappe à notre regard scrutateur — sauf, curieusement, le sens commun. Pendant que nous scrutons des vidéos de recettes en boucle, la complexité du monde se fait discret et s’installe confortablement dans les interstices de nos défilements infinis. L’addiction aux écrans n’est pas un défaut technique, c’est une stratégie économique convertie en habitude culturelle : plus on scrolle, plus on consomme d’attention, et plus on alimente une machine très contente de notre fidélité.
Les écrans ont inventé un nouveau type d’héroïsme : celui qui sait résister à la tentation… pendant trois minutes, jusqu’à la prochaine alerte. Les parents se vantent de limiter l’écran de leurs enfants à des « contenus éducatifs », pendant que ces mêmes enfants apprennent le langage international du pouce — ce geste automatique de scroller, qui remplace désormais les rites d’initiation, les conversations et parfois même le sommeil. On applaudit les applications qui « améliorent la productivité » tandis qu’elles orchestrent subtilement notre dépendance à l’attention. N’est-ce pas beau, la modernité ?
Les promesses sont toujours les mêmes : connexion = liberté, disponibilité = progrès. En réalité, le téléphone est devenu une laisse dorée : il nous suit partout, nous rappelle que nous devons être joignables, connectés, et surtout visibles. Quelle étrange époque où l’on mesure la valeur d’une vie à la longueur d’un filigrane numérique, au nombre de likes d’un matin pluvieux. Les humains oublient leurs voisins mais pas les notifications ; ils collectionnent des contacts qu’ils ne connaissent pas et perdent en revanche le regard long de ceux qui sont à deux pas.
Et puis il y a l’éthique du selfie : photographier sa vie pour la rendre acceptable. Pourquoi vivre un moment si on peut le poster ? Pourquoi apprendre si on peut regarder un résumé de trois minutes ? La culture du zapping a remplacé l’effort, et l’effort triste a laissé place à la consommation rapide d’émotions calibrées. Les conseils de spécialistes pleuvent — timers, « detox numérique », applications de contrôle — et s’ils fonctionnent, ce sera uniquement comme des emplâtres sur une jambe de bois : on nous propose des solutions qui se téléchargent en une minute et s’oublient en trente.
Mais le plus grotesque reste la normalisation de l’aliénation : nous nous congratulons d’être modernes tandis que nous devenons des modules d’entrée pour une économie de l’attention qui nous réserve, à la fin, des publicités ciblées pour nous vendre la déconnexion. On en rit, puis on retombe dans le défilement comme on retomberait dans un fauteuil avec la conscience tranquille — d’avoir au moins cliqué « j’aime ». Voilà la boucle : l’écran nous infantilise, le marché nous cajole, et nos certitudes se synchronisent avec le cloud.
En somme, l’hyperconnexion a réussi un tour de force : transformer l’aliénation en hobby social et vendre la solitude sous l’étiquette d’efficacité. La vraie résistance consisterait moins à installer une application de contrôle qu’à réapprendre à regarder quelqu’un sans vérifier si son expression mérite un emoji. Mais c’est plus simple — et plus rentable — de continuer à croire que l’on maîtrise nos écrans, plutôt que d’admettre que, parfois, ce sont eux qui nous tiennent.
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