Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 178 – Les nouveaux « bienveillants » : quand la vertu ressemble étrangement à une loge fermée

Il fut un temps où les sociétés secrètes fascinaient par leur discrétion, leurs rites et leurs réseaux d’influence. Aujourd’hui, nul besoin de tablier ni de poignée de main codée : il suffit d’un compte sur les réseaux sociaux et d’un lexique bien maîtrisé pour entrer dans certains cercles de la “bienveillance” contemporaine.

À première vue, tout oppose ces univers. D’un côté, une loge maçonnique comme Athanor, soupçonnée de pratiques opaques et d’arrangements entre initiés. De l’autre, des militants qui se revendiquent transparents, inclusifs, et moralement irréprochables. Mais à y regarder de plus près, les ressemblances deviennent… disons, curieuses.

Premier point commun : l’entre-soi. Dans les deux cas, l’accès ne se fait pas tant sur des critères officiels que sur une forme de reconnaissance mutuelle. On se co-opte, on se valide, on se recommande. À Athanor, cela pouvait passer par des réseaux professionnels ou judiciaires. Dans certains milieux militants, cela passe par l’adhésion sans nuance à un corpus d’idées et à un vocabulaire précis. Le désaccord, même nuancé, devient rapidement suspect.

Deuxième similitude : le langage codé. Là où les loges utilisent symboles et rituels, certains cercles militants ont développé leur propre dialecte. Concepts mouvants, mots-valises, expressions évolutives : comprendre le langage devient une condition d’appartenance. Et comme dans toute structure fermée, celui qui ne maîtrise pas le code est immédiatement relégué à l’extérieur, sinon disqualifié.

Troisième parallèle : la gestion des déviants. Dans une organisation classique, on parle de sanctions. Dans ces nouveaux espaces, on préfère des termes plus élégants : “rappels à l’ordre”, “pédagogie”, voire “annulation”. Mais la logique reste comparable : celui qui s’écarte de la ligne est isolé, discrédité, parfois publiquement. La bienveillance a ses limites, surtout lorsqu’elle est mise à l’épreuve.

Quatrième point : la morale comme levier de pouvoir. L’affaire Athanor a soulevé des questions sur l’usage de réseaux pour influencer décisions et carrières. Dans certains milieux militants, la morale devient elle aussi un outil d’influence. Détenir le monopole du “bien” permet de définir qui est fréquentable, qui doit être écouté, et qui mérite d’être exclu. Une forme de pouvoir douce en apparence, mais redoutablement efficace.

Enfin, il y a cette constante humaine, intemporelle : la tentation de se croire du bon côté de l’histoire. Les membres d’Athanor se voyaient peut-être comme des acteurs d’un réseau utile. Les militants les plus fervents se vivent comme des défenseurs du progrès. Dans les deux cas, la conviction d’avoir raison peut justifier bien des angles morts.

Faut-il pour autant mettre tout le monde dans le même panier ? Évidemment non. Mais ces ressemblances interrogent. Elles rappellent qu’aucun groupe, aussi vertueux se proclame-t-il, n’est à l’abri des dérives qu’il dénonce chez les autres.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir qui est “bienveillant” ou non, mais qui accepte encore le doute, la contradiction et la transparence. Car c’est souvent là que se joue la différence entre un idéal et un système fermé.

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