Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 249 – Objets connectés, avez-vous donc une âme… ou seulement notre facture d’électricité ?

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
— Alphonse de Lamartine, Milly ou la terre natale, Harmonies poétiques et religieuses (1830). poesie-francaise

Lamartine regardait une maison, un toit, des objets du quotidien, et y cherchait la trace des êtres qui les avaient habités. Deux siècles plus tard, nous voilà devant notre téléphone, notre assistant conversationnel et notre fil d’actualité, à poser la même question avec un supplément de forfait mobile : « Dis, l’intelligence artificielle, tu as une âme ? »

La réponse est rassurante et légèrement décevante : non. Pas d’âme. Mais une sacrée infrastructure, oui.

La machine qui nous répond si gentiment

L’IA ne soupire pas devant un coucher de soleil sur les Flandres, ne s’émeut pas d’un souvenir d’enfance, ne connaît ni la honte, ni la joie, ni l’attachement. Elle prédit des mots, classe des images, résume des rapports, fabrique des courriels qui ont l’air d’avoir été écrits par un stagiaire sous caféine.

Pourtant, elle donne l’illusion. Elle dit « je comprends », alors qu’elle calcule. Elle dit « je suis désolée », alors qu’elle ne regrette rien. Elle dit « excellente question », ce qui est peut-être sa plus grande innovation : flatter l’humanité pendant qu’elle lui vend son propre contenu sous forme de réponse (ou n’est-ce qu’un effet miroir de nos sociétés ?).

C’est là que le vers de Lamartine devient utile. L’objet ne possède pas nécessairement une âme ; il peut être le miroir dans lequel nous projetons la nôtre. Nous attribuons de l’intention à la machine parce qu’elle parle notre langue, imite nos formules, recycle nos colères, nos poèmes, nos recettes de quiche et parfois nos erreurs administratives.

Mais une IA n’est pas une personne. C’est une organisation industrielle qui prend la voix d’une personne.

Derrière le nuage, une usine

Le mot « cloud » a fait beaucoup de dégâts. Il évoque une vapeur légère, un petit nuage cotonneux flottant quelque part entre le ciel et les bonnes intentions. En réalité, le nuage numérique est fait de centres de données, de serveurs, de câbles, de minerais, de béton, de climatisation, d’électricité et d’eau.

Autrement dit : l’IA est moins une apparition céleste qu’une usine qui aurait engagé un excellent chargé de communication.

Les centres de données exigent une puissance électrique considérable et doivent être refroidis ; l’industrie mobilise aussi des métaux et minéraux extraits dans des chaînes d’approvisionnement souvent marquées par de graves coûts environnementaux et sociaux.

– https://www.bowdoin.edu/hastings-ai-initiative/resources/initiative-created-resources/environmental-brief.html

– https://www.bowdoin.edu/hastings-ai-initiative/resources/environment/index.html

Le « numérique immatériel » est donc matériel jusque dans les nappes phréatiques, les réseaux électriques et les montagnes ouvertes pour produire des composants.

Chaque fois qu’on demande à une machine de produire en trois secondes « un discours inspirant sur l’innovation inclusive », il y a derrière la formule polie :

  • des processeurs qui chauffent ;

  • des infrastructures qui consomment de l’électricité et de l’eau ;

  • des travailleurs qui fabriquent, entretiennent et assemblent ;

  • des personnes qui annotent les données, filtrent des contenus violents ou modèrent l’internet à bas bruit ;

  • des auteurs, artistes, journalistes et internautes dont les productions ont nourri les bases d’entraînement ou les corpus utilisés par l’économie numérique.

La magie, comme toujours, dépend de beaucoup de personnes qu’on ne montre pas dans la publicité.

L’exploitation a changé de costume

Hier, on exploitait l’homme avec une machine bruyante, pleine de courroies, de fumée et de contremaîtres. Aujourd’hui, on exploite parfois l’homme avec une machine élégante, silencieuse, conversationnelle, dotée d’une interface beige et d’un bouton « Générer ».

Le principe demeure remarquablement stable : les gains sont présentés comme universels, les coûts sont répartis chez les autres.

La machine industrielle du XIXe siècle promettait le progrès. L’IA promet la productivité. Hier, on disait aux ouvriers qu’ils seraient libérés de la pénibilité ; aujourd’hui, on dit aux salariés qu’ils seront « augmentés ». C’est un mot très pratique, « augmentés » : il sonne mieux que « priés de faire le travail de trois personnes avec un abonnement logiciel ».

Pendant ce temps, une partie essentielle du travail de l’IA reste humaine. Des travailleurs, notamment dans des pays où la protection sociale et salariale est faible, étiquettent des données, évaluent des réponses, retirent des contenus toxiques et rendent les systèmes présentables. Ce travail peut être mal rémunéré et exposer les personnes à des contenus psychologiquement éprouvants.

– https://www.bowdoin.edu/hastings-ai-initiative/resources/initiative-created-resources/environmental-brief.html

– https://blog.smu.edu/smulibraries/2024/10/03/the-generative-ai-balancing-act/

– https://datasociety.net/research-library/the-cloud-is-dead-deadly-and-haunted/

L’intelligence dite artificielle ressemble donc parfois à une intelligence très humaine, mais externalisée, fragmentée, sous-payée et dissimulée derrière un écran qui répond : « Voici une synthèse structurée. »

L’homme exploite la machine… et se laisse exploiter par elle

Il faut toutefois éviter le grand récit simpliste où la machine serait la méchante, l’humanité la victime, et le grille-pain le ministre de l’Économie. Une machine n’exploite personne toute seule. Elle n’a pas de conseil d’administration, pas de plan d’optimisation fiscale, pas de stratégie de réduction des effectifs.

Ce sont des humains, ou plus précisément des organisations humaines, qui décident :

  • d’entraîner des modèles sur des masses de contenus ;

  • de déplacer les coûts écologiques et sociaux vers les territoires les moins audibles ;

  • de remplacer plutôt que d’assister ;

  • de mesurer les travailleurs à coups d’indicateurs automatiques ;

  • de faire passer toute lenteur humaine pour un défaut à corriger.

La vraie question n’est donc pas : « L’IA va-t-elle dominer l’homme ? » Elle est plus terre-à-terre, donc plus gênante : qui possède la machine, qui la contrôle, qui récupère les bénéfices, et qui absorbe les dégâts ?

Car une IA utilisée dans un service public ou un établissement de santé pourrait, en théorie, aider à mettre en forme un langage accessible, réduire certaines tâches répétitives, faciliter l’orientation ou améliorer l’accès à l’information. Mais si elle sert à éloigner les personnes, supprimer les accueils, automatiser les refus ou rendre les décisions incompréhensibles, elle ne modernise pas le service : elle industrialise la distance.

Pour les usagers, notamment les personnes malades, âgées, handicapées ou éloignées du numérique, « vous pouvez demander si l’agent conversationnel » risque de devenir le nouveau « veuillez patienter, votre appel est important pour nous ». Une formule qui ne soigne personne, mais qui rend très bien dans un rapport annuel.

Une technologie à remettre à sa place

Lamartine ne demandait pas à la maison de gouverner les habitants. Il observait l’attachement humain aux choses. C’est peut-être la leçon à sauver : nos objets ont le poids que nous leur donnons, les usages que nous organisons et les rapports sociaux que nous acceptons de cacher derrière eux.

L’IA peut être un outil utile. Mais elle doit rester un outil, et non devenir l’alibi parfait de toutes les renonciations humaines.

Cela suppose quelques principes peu glamour, donc essentiels :

  • exiger de la transparence sur les données, les finalités et les décisions automatisées ;

  • préserver un recours humain réel, notamment dans la santé, le social et les services publics ;

  • protéger les travailleurs invisibles des chaînes de production numérique ;

  • évaluer les coûts énergétiques, hydriques et écologiques avant de célébrer la « dématérialisation » ;

  • rémunérer et respecter les créateurs, les auteurs et les personnes dont les travaux alimentent l’économie de l’IA ;

  • refuser que l’automatisation serve à organiser l’abandon des publics qui ont le plus besoin d’accompagnement.

Au fond, l’IA n’a pas une âme. Elle a nos données, nos textes, nos images, nos habitudes et, parfois, nos décisions. Ce qui est beaucoup plus concret, et beaucoup plus politique.

Lamartine demandait aux objets s’ils pouvaient aimer. En 2026, nous devrions plutôt demander aux humains qui les possèdent s’ils savent encore servir autre chose que la rentabilité.

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