Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 252 – Les bienveillants de façade : quand la vertu sert de paravent

Les champions autoproclamés de la vertu

Il existe une catégorie de personnes qui ne se contentent pas d’être « bienveillantes » : elles tiennent à ce que tout le monde le sache. Elles affichent la compassion comme d’autres brandissent un drapeau, distribuent les bons et les mauvais points avec l’assurance d’un tribunal moral et expliquent inlassablement qu’elles sont du côté du Bien.

Le problème, c’est qu’à force de se regarder dans le miroir de leur propre vertu, elles finissent parfois par ne plus voir ce qui se passe derrière leur dos.

Mensonges arrangés, omissions opportunes, récits soigneusement maquillés : tout devient acceptable dès lors que la cause est réputée noble. La manipulation ne serait alors plus une manipulation lorsqu’elle est pratiquée « pour protéger », « pour apaiser » ou « pour éviter de faire le jeu de l’adversaire » selon certains prétendus « bienveillants ». Le mensonge, lui, change de nom. On l’appelle pédagogie, stratégie, communication responsable ou, plus simplement, nécessité.

C’est fou comme la morale devient souple lorsqu’elle protège les bonnes personnes.

Le mensonge avec une auréole

Les manipulateurs classiques avancent généralement sans complexe. Ils menacent, caricaturent, exagèrent et réécrivent les faits. On les reconnaît assez facilement : ils portent rarement l’étiquette « manipulateur » sur le front, mais ils n’en font pas mystère.

Les nouveaux virtuoses de la bienveillance sont plus subtils. Ils commencent par expliquer qu’ils veulent protéger les plus fragiles. Puis ils décident, à la place des principaux concernés, de ce qu’il est bon qu’ils sachent. Ensuite, ils sélectionnent les témoignages, filtrent les informations et réservent les questions embarrassantes à la catégorie des « attaques malveillantes ».

La méthode est admirable : transformer la victime en problème, le témoin en perturbateur et le lanceur d’alerte en danger public.

Tout cela, naturellement, dans une ambiance chaleureuse et inclusive.

Deux camps, une même mécanique

À première vue, les prétendus bienveillants et ceux qu’ils dénoncent semblent appartenir à deux mondes irréconciliables. Les uns se présentent comme les défenseurs de la justice, les autres comme les gardiens de l’ordre ou de la vérité. Les uns parlent d’humanité, les autres de fermeté. Les uns invoquent la protection, les autres la sécurité.

Mais lorsqu’il s’agit de protéger leurs propres manipulateurs, la différence devient soudain moins flagrante.

Dans les deux camps, on retrouve les mêmes réflexes :

  • minimiser les faits gênants ;

  • discréditer ceux qui les révèlent ;

  • confondre loyauté et soumission ;

  • traiter les victimes comme des instruments de communication ;

  • réclamer la transparence chez l’adversaire tout en organisant l’opacité chez soi ;

  • moquer les personnes blessées dès lors qu’elles ne respectent plus le scénario officiel.

La seule différence notable réside parfois dans le vocabulaire. Là où les uns parlent de « maintien de l’ordre », les autres préfèrent « protection du collectif ». Là où les premiers invoquent la discipline, les seconds évoquent la responsabilité. Le résultat, lui, reste remarquablement similaire : les puissants sont ménagés et les victimes priées de faire preuve de compréhension.

La victime : coupable de ne pas se taire

Dans ce merveilleux système, la victime bénéficie d’un privilège exceptionnel : celui d’être entendue, à condition de ne pas trop parler.

Elle peut témoigner, mais pas contredire. Elle peut exprimer sa souffrance, mais pas désigner les responsables. Elle peut participer, mais pas réclamer de comptes. Elle peut être reconnaissante envers ceux qui la soutiennent, mais doit s’abstenir de remarquer que certains soutiens ressemblent surtout à une opération de blanchiment moral.

Si elle insiste, on lui expliquera qu’elle est confuse, excessive, instrumentalisée ou incapable de comprendre les enjeux. Et si elle persiste encore, on ressortira l’argument suprême : « Ce n’est pas le moment. »

Le moment n’arrive jamais. Il paraît qu’il est actuellement retenu par la communication de crise.

La grande confrérie des excuses

Ce qui frappe le plus n’est pas l’existence des mensonges. Il y en a toujours eu. C’est la créativité déployée pour les excuser.

Un mensonge devient acceptable lorsqu’il vise quelqu’un de suffisamment détesté. Une moquerie devient légitime lorsqu’elle s’adresse à une victime jugée politiquement incorrecte. Une intimidation devient une « mise au point ». Un silence devient une preuve de sagesse. Une lâcheté collective se transforme en prudence institutionnelle.

Et plus la personne protégée est compromise, plus ses défenseurs se découvrent des trésors de subtilité juridique, psychologique et sémantique.

On ne nie pas vraiment. On nuance. On ne menace pas. On recadre. On ne fait pas taire. On évite l’escalade. On ne méprise pas les victimes. On refuse simplement de leur donner raison.

La novlangue a ceci de pratique qu’elle permet de conserver les mêmes pratiques tout en changeant l’emballage.

La vertu comme outil de pouvoir

La vraie question n’est donc pas de savoir quel camp possède le monopole de la bonté. Aucun ne l’a. La question est de savoir ce que l’on fait lorsque ses propres alliés mentent, manipulent ou humilient les personnes qu’ils prétendent défendre.

C’est précisément là que la vertu se mesure.

Défendre une cause ne devrait pas signifier protéger automatiquement tous ceux qui parlent en son nom. Soutenir les victimes ne devrait pas conduire à en sélectionner certaines selon leur utilité médiatique. Promouvoir la bienveillance ne devrait pas servir d’excuse à l’arbitraire, à la condescendance ou au mensonge.

Sinon, la bienveillance n’est plus une exigence morale. Elle devient un uniforme. Et comme tous les uniformes, elle peut parfaitement dissimuler des pratiques peu reluisantes.

Le peuple n’est pas dupe éternellement

Il faudra peut-être rappeler une évidence à ceux qui administrent la morale publique : les gens finissent par remarquer les contradictions.

Ils voient ceux qui dénoncent la manipulation manipuler à leur tour. Ils constatent que les grands discours sur l’écoute s’arrêtent aux portes du désaccord. Ils observent que les défenseurs autoproclamés des faibles protègent surtout les membres influents de leur propre cercle.

Le public n’est pas toujours naïf. Il peut être trompé, divisé, fatigué ou momentanément résigné. Mais il n’est pas éternellement dupe.

Un jour ou l’autre, les masques tombent. Et lorsque les deux camps se retrouvent à défendre leurs manipulateurs respectifs tout en ricanant devant les blessures de leurs victimes, il devient difficile de prétendre qu’ils sont séparés par des principes.

Ils sont parfois simplement séparés par le logo.

La vraie bienveillance commence par la vérité

La bienveillance authentique n’a pas besoin de mensonge pour exister. Elle ne réclame pas l’aveuglement, ne supporte pas la critique uniquement lorsqu’elle vient du camp adverse et ne transforme pas les victimes en figurants dociles.

Elle accepte de regarder les faits, y compris lorsqu’ils dérangent les siens. Elle protège les personnes, pas les réputations. Elle refuse de moquer ceux qui souffrent sous prétexte qu’ils compliquent le récit collectif.

Le reste n’est souvent qu’une mise en scène : quelques sourires, beaucoup de grands mots et, dans les coulisses, les mêmes vieilles ficelles.

Avec une auréole, certes.

Mais toujours les mêmes ficelles.

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