Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 261 – L’IA au service des petits prophètes de l’humain optimisé
Il existe une espèce particulière de décideurs modernes : ceux qui ne voient pas dans l’intelligence artificielle un outil au service des personnes, mais un instrument providentiel pour fabriquer enfin l’humain « utile », « performant », « rentable » — et, accessoirement, remplaçable. Ils ne parlent plus d’émancipation ; ils parlent d’optimisation. Ils ne parlent plus de société ; ils parlent de capital humain, de tri algorithmique et de population à « améliorer ».
Ces architectes de l’humain jetable ont trouvé dans l’IA bien plus qu’un assistant : un miroir gigantesque, flatteur et obéissant, dans lequel leur ego peut se contempler sans limite.
Le rêve du tri sans culpabilité
Pour le manipulateur à tendance eugéniste, l’IA présente un avantage moral commode : elle permet de parler de sélection sans prononcer le mot. On ne rejette plus des personnes ; on « priorise des profils ». On n’exclut plus ; on « optimise les parcours ». On ne méprise plus la fragilité, la maladie, le handicap ou la lenteur ; on « détecte les risques » et on « automatise les décisions ».
La machine devient le bouclier parfait. Elle décide, donc personne ne décide. Elle calcule, donc personne ne juge. Elle produit un score, donc la responsabilité s’évapore dans une belle brume technologique.
Pendant ce temps, l’humain est réduit à une donnée : un rendement, un coût, une probabilité, une case à cocher dans un tableau de bord. Ceux qui ne rentrent pas dans les critères deviennent des variables gênantes, des anomalies à corriger, des coûts à contenir.
L’ego déguisé en progrès
Le plus savoureux, c’est que ces grands ordonnateurs se présentent presque toujours comme des visionnaires. Ils ne veulent pas dominer : ils veulent « libérer l’humanité de ses limites ». Ils ne veulent pas sélectionner : ils veulent « construire un avenir meilleur ». Ils ne veulent pas remplacer les travailleurs : ils veulent « révéler leur vraie valeur ».
Traduction : ceux qui leur ressemblent, qui parlent leur langue et servent leur performance resteront. Les autres seront invités à s’adapter, à se former, à se rendre plus lisibles pour la machine — ou à disparaître discrètement des statistiques (quoique quelques machiavéliques manipulateurs n’aient pas attendu son avènement pour ça).
L’IA devient alors une béquille pour l’ego. Elle ne sert pas à chercher un équilibre collectif, mais à donner à quelques individus l’illusion d’une intelligence supérieure, d’un pouvoir démiurgique et d’un droit naturel à décider qui mérite d’exister dans le monde de demain.
La surveillance vendue comme bienveillance
Ces manipulateurs adorent la promesse de l’agent IA qui travaille sans relâche. Un agent pour évaluer, un agent pour prédire, un agent pour classer, un agent pour surveiller les écarts. Pendant que les machines ne dorment jamais, les humains, eux, sont sommés de justifier leur existence en continu.
La productivité devient une morale. Le repos devient une faute. La vulnérabilité devient un défaut de configuration. Et la personne qui demande du temps, du soin ou simplement le droit d’être différente passe pour un frein au progrès.
C’est une ironie cruelle : une technologie capable d’alléger la charge mentale devient, entre certaines mains, une machine à la produire. Les recherches récentes sur la supervision des agents IA décrivent d’ailleurs une fatigue cognitive réelle, avec davantage d’erreurs, de fatigue décisionnelle et de pression sur les travailleurs.
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L’IA n’est pas le problème : ses propriétaires le sont
L’intelligence artificielle peut aider à écrire, apprendre, créer, accompagner, rendre accessible ce qui ne l’était pas. Elle peut aussi devenir le fantasme préféré de ceux qui rêvent d’une humanité standardisée, débarrassée de tout ce qui ralentit leurs indicateurs.
La question n’est donc pas seulement : « Que peut faire l’IA ? » Mais : « Qui décide de ce qu’elle doit faire, et au nom de quoi ? »
Tant que quelques egos démesurés pourront utiliser l’IA pour trier les humains au lieu de les servir, elle ne sera pas un progrès. Ce sera un instrument élégant, silencieux et parfaitement efficace au service d’une vieille idée toxique : celle d’un monde où certains se croient assez supérieurs pour choisir la place des autres.
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