Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 270 – Des vies en cendres, des vitrines en deuil
Il existe une curieuse échelle de l’indignation publique : tout en haut, la vitrine brisée ; beaucoup plus bas, les vies brisées. La première a une adresse, une assurance et de bonnes chances de passer au journal télévisé. Les secondes ont des proches, parfois un dossier, et nettement moins de facilités pour obtenir une minute de silence à une heure de grande écoute.
Précisons tout de suite, pour les amateurs de procès d’intention : casser, incendier, mettre des personnes en danger n’ont rien d’admirable. Mais provoquer ou favoriser des morts par le mensonge et la manipulation ne devient pas plus respectable sous prétexte qu’on le fait derrière un pupitre, dans un conseil d’administration ou avec une excellente attachée de presse.
On aimerait que les deux soient condamnés de la même manière, sans que le plafond du débat public ne s’effondre.
Le dommage matériel présente bien à la télévision
Une voiture brûlée, c’est commode. Ça flambe, ça se filme, ça tient dans un sujet de quatre-vingt-dix secondes. On voit le résultat, on cherche le responsable, on réclame une sanction. La colère dispose de son illustration.
Des milliers de morts auxquelles auraient contribué des mensonges organisés ? Voilà qui contrarie la mise en scène. Il faut reconstituer des décisions, confronter des déclarations, examiner ce que chacun savait et à quel moment. Bref, travailler.
Et surtout, les responsables éventuels risquent de ressembler aux gens qu’on invite habituellement pour commenter la responsabilité des autres.
Alors, dans notre petit théâtre imaginaire, le vocabulaire se met au travail. Le mensonge devient « communication maladroite ». La manipulation prend le nom de « stratégie d’influence ». Les alertes ignorées se transforment en « signaux insuffisamment pris en compte ».
À ce niveau de blanchisserie verbale, ce ne sont plus des éléments de langage : c’est un programme textile !
Le costume ne devrait pas être une circonstance atténuante
Imaginons deux scènes.
Dans la première, quelqu’un lance un projectile contre une façade. Dans la seconde, un personnage installé répète sciemment des contrevérités dont il connaît les conséquences potentiellement meurtrières.
Le premier geste est immédiatement visible. Le second exige une enquête. Cette différence compte : on ne démontre pas une responsabilité complexe avec une simple indignation.
Mais elle ne devrait pas devenir un passe-droit. Pourtant si l’on regarde toute la désinformation faite autour de la covid par quelques manipulateurs, il y a de quoi se poser des questions…
Exiger des preuves, c’est la justice. Renoncer à les chercher parce que le suspect a ses habitudes sur les plateaux, c’est autre chose.
Le véritable scandale serait là : non pas dans la différence entre deux procédures, mais dans la différence d’empressement à demander des comptes. Une justice impitoyable avec le geste spectaculaire et délicatement compréhensive avec la décision meurtrière.
Le petit casseur aurait une personnalité. Le « grand » décideur, lui, aurait un contexte.
Serbie, Bosnie : les morts ne sont pas des accessoires de débat
L’allusion à la Serbie et à la Bosnie vient ici comme un malaise, pas comme une équivalence historique prête à l’emploi. Les responsabilités individuelles, les populations et les décisions judiciaires ne se mélangent pas au gré des besoins d’une chronique.
Mais une question demeure : que vaut notre indignation lorsqu’elle change de température selon l’identité de ceux dont on parle ?
Les morts ne devraient pas devenir plus ou moins encombrants selon les amitiés, les intérêts ou le confort narratif du moment. Et la prudence nécessaire pour établir les responsabilités ne devrait jamais servir de couverture à l’indifférence.
Bienvenue à la câlinothérapie médiatique
Reste le grand moment de notre comédie : le retour du personnage respectable.
Fauteuil confortable. Éclairage doux. Question délicate, mais pas trop. Notre invité a souffert, lui aussi. Il raconte la violence des critiques, la solitude des responsabilités, cette époque si difficile où chacun exigeait de lui qu’il réponde de ses paroles.
On était venu parler des victimes. Nous voici chargés de rassurer celui qui doit s’expliquer.
Encore un petit effort, et les familles seront priées de présenter leurs excuses pour l’ambiance.
Voilà le cœur du problème : la respectabilité ne devrait jamais dispenser de rendre des comptes. Ni le prestige, ni la notoriété, ni la puissance économique ne devraient servir de certificat d’innocence.
Une vitrine cassée mérite réparation. Une responsabilité dans des morts mérite d’être établie et, lorsqu’elle l’est, sanctionnée à la hauteur des faits.
Ce n’est pas excuser la casse que de refuser cette inversion des priorités.
C’est simplement rappeler qu’une société devrait prendre davantage soin de ses vivants que de ses devantures.
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