Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 278 – Les sauveurs du peuple : juges sur scène, accusés dans l’ombre

Il y a une espèce politique particulièrement résistante : le sauveur narcissique. On le trouve à tous les étages, dans toutes les chapelles, sur tous les plateaux télé et dans tous les groupes Facebook. À gauche, à droite, à l’extrême gauche, à l’extrême droite, chez les progressistes de salon comme chez les réactionnaires de comptoir. Son point commun ? Il connaît la vérité, il connaît le peuple, il connaît vos intérêts mieux que vous — et, surtout, il n’a jamais commis la moindre faute.

Enfin, jamais officiellement.

Le tribunal du canapé

Nous vivons une époque merveilleuse : chacun peut devenir juge, procureur, expert en psychologie, historien, économiste et spécialiste des mœurs sans quitter son canapé. Il suffit d’un smartphone, d’une indignation bien calibrée et d’un peu de mépris pour se sentir porte-parole de l’humanité.

Le sauveur du peuple ne cherche pas à comprendre. Il cherche des coupables. Et, de préférence, des coupables qui ne peuvent pas se défendre tout de suite. C’est tellement plus confortable.

Car la vraie question n’est jamais : « Quels sont les faits ? » La vraie question est : « Comment transformer cette affaire en audience populaire, en likes, en abonnés, en dons, en mandat, en livre, en conférence ou en petite vengeance personnelle ? »

À gauche comme à droite, la même recette

L’extrême gauche a ses inquisiteurs : tout désaccord devient fascisme, tout doute devient complicité, toute nuance devient trahison. On vous explique que vous n’avez pas le droit de penser, mais qu’il faut le faire « correctement ».

L’extrême droite a les siens : tout problème devient complot, tout étranger devient menace, toute élite devient ennemie — sauf celle qui finance les meetings, les vidéos et les belles vestes. On vous promet l’ordre, la fierté et la pureté, puis on vous demande de fermer les yeux sur les comptes en Suisse, les copains pratiques et les petites arrangements entre sauveurs.

Et au centre ? Ah, le centre ! Lui aussi a ses virtuoses. Ils ne promettent ni révolution ni purges, juste la « responsabilité ». Traduction : ils protègent d’abord les institutions, les carrières, les copains et les dossiers embarrassants. La justice, elle, arrivera quand les caméras seront parties.

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Les sphères qui font kiffer les egos

Chaque camp possède ses sphères : médias militants, cercles militants, think tanks, chaînes YouTube, collectifs, fondations, associations, groupes Telegram, pages Facebook, salons feutrés et tribunes de presse. Ce ne sont pas seulement des lieux de débat. Ce sont souvent des incubateurs d’ego.

On y apprend une science très précieuse : parler des victimes sans jamais leur laisser vraiment la parole. On les invoque, on les met en avant, on les « défend » — mais dès qu’une victime raconte une manipulation, une pression, une menace, une humiliation ou une faute commise par l’un des grands défenseurs, soudain, il faut du recul, du contexte, de la prudence et du respect de la vie privée.

Curieux, non ? La présomption d’innocence devient une vertu sacrée… dès qu’il s’agit de l’un des leurs.

« On savait », mais personne n’a rien dit

Il y a toujours quelqu’un pour dire, après coup : « On savait. » Mais personne n’a déposé plainte. Personne n’a alerté. Personne n’a protégé. Parce que dénoncer, c’est risquer de perdre sa place, son réseau, son financement, son invitation au dîner ou son accès au micro.

Alors on laisse courir. On regarde. On murmure. On attend que l’affaire éclate publiquement. Et là, miracle : tout le monde devient courageux, moral, indigné et irréprochable.

Le sauveur du peuple adore ce moment. Il peut enfin condamner sans risque, juger sans responsabilité et récupérer une douleur qui ne lui appartient pas.

La faute des autres, le silence pour soi

Le manipulateur politique a une règle d’or : les fautes des autres sont des scandales ; les siennes sont des malentendus.

Quand un adversaire est accusé, il faut une commission, une enquête, une démission, une prison, une excommunication et peut-être une statue de la honte. Quand c’est un ami, un allié, un financeur ou un chef de clan, il faut attendre les faits, respecter la procédure, éviter les amalgames et ne pas nourrir la haine.

Ce n’est pas de la justice. C’est de la comptabilité morale.

Les victimes ne sont pas des accessoires

Il faut le dire clairement : les victimes ne sont pas des munitions électorales, des likes ou des personnages de série. Elles ne servent pas à faire monter une audience, à justifier une idéologie ou à sauver la carrière d’un donneur de leçons.

Et elles n’ont pas besoin qu’on décide à leur place de ce qui est crédible, de ce qui doit être dit, ou de ce qui doit rester caché. Une société sérieuse protège celles et ceux qui parlent, examine les faits et laisse la justice travailler — sans transformer l’indignation en cirque.

Mais c’est précisément ce que les grands sauveurs ne supportent pas : une victime qui parle librement peut aussi parler d’eux.

Le peuple n’est pas votre troupeau

Le peuple n’est pas une masse à manipuler, ni une réserve d’indignation à activer selon les besoins. Il n’est pas non plus un décor pour les ambitions de quelques-uns.

Les vrais responsables ne se présentent pas en sauveurs. Ils rendent des comptes, assument leurs erreurs, protègent les faibles et acceptent que la lumière tombe aussi sur eux. Les autres, eux, préfèrent les tribunes, les micros, les procès expéditifs et les grandes phrases.

Parce qu’il est plus facile de dénoncer un monstre chez le voisin que de regarder le sien dans le miroir.

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